02.07.2010
7 réactions

Concours enseignants : « La morale a bon dos »

Plus de 5600 per­sonnes, sur­tout des uni­ver­si­taires, ont signé une péti­tion inti­tu­lée « Non au contrôle de mora­lité des futurs ensei­gnants ». Lancée par des membres du jury de l'agrégation de phi­lo­so­phie, elle s'oppose à une épreuve orale, évaluant la com­pé­tence des can­di­dats à « agir en fonc­tion­naire de l'État et de façon éthique et res­pon­sable ». MCF en phi­lo­so­phie à l'Université Lille 3, Éléo­nore le Jallé a par­ti­cipé à la rédac­tion de la pétition.
Eleonore_le_Jalle_www.vousnousils.fr

Pourquoi avoir ini­tié et signé cette pétition ?

J'ai estimé, et plu­sieurs autres membres du jury de l'agrégation externe avec moi, que cette épreuve, ins­tau­rée dans le cadre de la réforme de la for­ma­tion des ensei­gnants, contre­dit la nature même des concours de recru­te­ment des pro­fes­seurs. Elle pré­tend évaluer un savoir-faire, « agir en fonc­tion­naire éthique et res­pon­sable », qui ne cor­res­pond ni à un contenu dis­ci­pli­naire ni à une com­pé­tence péda­go­gique. Le concours de recru­te­ment, qu'il s'agisse du Capes ou de l'agrégation, ne consti­tue ni le lieu, ni le moment adé­quat pour esti­mer cette capa­cité à agir et réagir en milieu sco­laire. C'est pour­quoi nous deman­dons la sup­pres­sion pure et simple de cette épreuve.

Le minis­tère affirme pour­tant que l'épreuve évalue des connais­sances, pas des opinions...

C'est faux. L'intitulé même de l'épreuve suf­fit d'ailleurs à le prou­ver. Il s'agit bien d'évaluer une action et des dis­po­si­tions morales, même si l'on peut ima­gi­ner que cer­taines connais­sances seront effec­ti­ve­ment néces­saires pour pas­ser cette épreuve avec suc­cès. Par ailleurs, les atten­dus de l'épreuve com­portent des absur­di­tés, voire des aspects ten­dan­cieux. Il n'y a, pour s'en convaincre, qu'à se repor­ter aux exemples de sujets pos­sibles mis en ligne sur le site du minis­tère de l'Éducation nationale.

Que leur reprochez-vous ?

Je vais prendre un exemple, qui montre bien qu'il ne s'agit pas uni­que­ment d'évaluer la connais­sance des règle­ments ou des textes juri­diques. On voit ainsi dans les sujets pos­sibles que l'on attend d'un ensei­gnant qu'il s'interpose dans une rixe sur­ve­nant dans un cou­loir où aucun sur­veillant n'interviendrait. Mais ce genre d'attente est absurde, d'autant que le cas de figure ima­giné ne cor­res­pond nul­le­ment à la com­plexité de situa­tions réelles. On ne sait pas qui s'affronte dans la rixe, s'il s'agit de deux élèves de 6ème ou de deux grands cos­tauds de ter­mi­nale. L'enseignant qui, d'après la réponse atten­due, doit inter­ve­nir, est-il phy­si­que­ment apte à le faire lui-même ? Est-il même vrai­sem­blable qu'il soit seul en situa­tion d'agir à ce moment pré­cis ? La réponse atten­due nous semble donc par­ti­cu­liè­re­ment litigieuse.

Cela dit, sur le fond est-il vrai­ment cho­quant de vou­loir avoir des fonc­tion­naires « éthiques et res­pon­sables » ?

Non, bien sûr ! Mais, encore une fois, il faut voir dans quel contexte se situe l'épreuve. D'un côté, dans le cadre de la réforme de la for­ma­tion, le minis­tère a sup­primé l'année de fonc­tion­naire sta­giaire qui sui­vait la réus­site au concours. De l'autre, il reporte sur les concours l'évaluation de com­pé­tences qui ne peuvent plus être acquises sur le ter­rain. En outre, au delà de cette inco­hé­rence et des exemples absurdes déjà évoqués, d'autres nous semblent car­ré­ment ten­dan­cieux : une réponse à l'un des sujets pré­cise ainsi que l'on attend d'un ensei­gnant éthique et res­pon­sable qu'il ne fasse pas usage de sa liberté péda­go­gique pour refu­ser d'appliquer cer­taines déci­sions du conseil d'établissement. On prêche donc une forme d'obéissance pas­sive qui res­semble à une mise au pas des ensei­gnants face aux réformes en cours.

Que se passera-t-il si votre péti­tion reste lettre morte et si l'épreuve est maintenue ?

Il faut d'abord savoir que cette péti­tion n'est pas le seul élément en jeu. Une motion a égale­ment été signée par l'ensemble des jurys de philo et de lettres modernes. Elle cir­cule actuel­le­ment parmi les jurys. Elle est notam­ment signée en ce moment par les his­to­riens. Un autre texte a été écrit par les mathé­ma­ti­ciens. Toutes ces motions demandent le retrait de l'épreuve. Dans le cas contraire, nous sommes une quin­zaine de membres du jury de l'agrégation externe à avoir annoncé dans une tri­bune que nous refu­se­rons de sié­ger dans un jury qui met­trait en place une telle épreuve pour la ses­sion 2011 des concours.

Patrick Lallemant


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Vos réactions :

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Bruno
le 2 juillet 2010

Le site pour prendre connais­sance de la péti­tion, pour la signer et pour prendre connais­sance des autres prises de posi­tion:
http://www.controle-moral.fr/

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niouth
le 2 juillet 2010

cette épreuve est égale­ment au pro­gramme du concours des pro­fes­seurs d'école ..... peut-être faudrait-il aussi les asso­cier à cette pétition ?

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onestdesbleus
le 2 juillet 2010

Entièrement d'accord avec cette ana­lyse qui confirme ce que je pense(sans être phi­lo­sophe mais his­to­rien)à savoir que la pre­mière des qua­li­tés aujourd'hui,en France,selon les élites dirigeantes,c'est de se confor­mer au modèle "citoyen" en vogue,celui de la ser­vi­tude volontaire.

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Internaute
le 4 juillet 2010

Relisons nos clas­siques comme par exemple Jules FERRY (lettre aux ins­ti­tu­teurs du 17 novembre 1883):

Que vous demande-t-on ? Des dis­cours ? Des dis­ser­ta­tions savantes ? De brillants expo­sés, un docte ensei­gne­ment ? Non, la famille et la société vous demandent de les aider à bien élever leurs enfants, à en faire des hon­nêtes gens. C'est dire qu'elles attendent de vous non des paroles, mais des actes, non pas un ensei­gne­ment de plus à ins­crire au pro­gramme, mais un ser­vice tout pra­tique que vous pour­rez rendre au pays plu­tôt encore comme homme que comme professeur

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jaljan
le 7 juillet 2010

Tout cela est d'une abso­lue tris­tesse, j'entends ces réformes à la va vite.

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In health-care
le 24 juillet 2010

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bonnenouvelle
le 9 août 2010

Petite vic­toire ! Un arrêté dis­cret daté du 13 juillet 2010, publié au J.O. du 17 juillet, modi­fie enfin l'intitulé de l'épreuve polé­mique. Il s'agira main­te­nant de répondre à une "ques­tion tou­chant la connais­sance réflé­chie du contexte ins­ti­tu­tion­nel et des condi­tions effec­tives d'un ensei­gne­ment exercé en res­pon­sa­bi­lité". Cette dis­po­si­tion s'appliquera dès "la ses­sion 2011 des concours" — pour les agré­ga­tions de philo et d'arts plas­tiques uniquement...

Le décret sur Légifrance : http://www.legifrance.gouv.fr/affichTexte.do;jsessionid=?cidTexte=JORFTEXT000022484869&dateTexte=&oldAction=rechJO&categorieLien=id

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