11.06.2010
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"Les élèves attirés par les mathématiques doivent être rassurés"

Professeur de mathé­ma­tiques au Collège de France, il reçut aussi la médaille Fields en 1994. Jean-Christophe Yoccoz nous accorde un entre­tien exclu­sif dans lequel il nous explique son par­cours, son rôle au sein de la Fondation Sciences Mathématiques, et nous livre sa vision de la recherche et de l'enseignement des mathé­ma­tiques aujourd'hui.
Yoccoz

Pouvez-vous vous pré­sen­ter et décrire votre domaine de recherche ?

Né d'un père phy­si­cien et d'une mère tra­duc­trice lit­té­raire, j'ai été élève de l'Ecole Normale Supérieure de la rue d'Ulm de 1975 à 1979. C'est Michel Herman qui a été mon maître comme mathé­ma­ti­cien ; Albert Fathi, Adrien Douady et Jacob Palis (à Rio de Janeiro) m'ont aussi beau­coup aidé dans mes années de for­ma­tion. J'ai été atta­ché de recherches au CNRS, puis pro­fes­seur à l'Université Paris-Sud (1988–1996) et suis depuis 1996 pro­fes­seur au Collège de France, titu­laire de la chaire d'équations dif­fé­ren­tielles et sys­tèmes dynamiques.

J'entretiens de forts liens et de nom­breuses col­la­bo­ra­tions avec le Brésil, depuis que j'ai exé­cuté au début des années 80 mon ser­vice mili­taire en coopé­ra­tion à l'Instituto de Matematica Pura e Aplicada de Rio de Janeiro. Je suis membre de l'Académie des Sciences depuis 1994 et ai obtenu la médaille Fields en 1994.

Mon domaine de recherches est la théo­rie des Systèmes Dynamiques. C'est une branche des mathé­ma­tiques qui a été fon­dée par Henri Poincaré à la fin du XIXe siècle. En deux mots, l'objectif de la théo­rie est de com­prendre l'évolution à long terme de sys­tèmes (d'origine phy­sique, bio­lo­gique, écono­mique, ou pure­ment mathé­ma­tique) dont on connaît l'évolution à court terme.

Pouvez-vous nous don­ner si pos­sible quelques exemples concrets d'applications de vos recherches?

Je tra­vaille sur des pro­blèmes de nature théo­rique plu­tôt que sur des pro­blèmes direc­te­ment liés aux appli­ca­tions. Cependant, la théo­rie des Systèmes Dynamiques est issue de pro­blèmes liés à la phy­sique, en par­ti­cu­lier à la Mécanique céleste (le mou­ve­ment des corps célestes sou­mis aux forces de gra­vi­ta­tion) et à la Mécanique sta­tis­tique. Ma seule incur­sion directe du côté des appli­ca­tions est l'élaboration et l'étude, au départ avec des col­lègues bio­lo­gistes nor­vé­giens (dont mon frère, pro­fes­seur à l'Université de Tromsö), d'un modèle de dyna­mique des popu­la­tions pour cer­taines espèces de ron­geurs du nord de la Scandinavie, étude pour­sui­vie ensuite par S. Arlot et M.J. Pacifico. Mais toutes les idées impor­tantes de la théo­rie (et des autres branches des mathé­ma­tiques) ont voca­tion à avoir tôt ou tard des retom­bées du côté des appli­ca­tions. C'est ce que nous apprennent des siècles d'histoire des mathé­ma­tiques ; sou­vent, le domaine où les appli­ca­tions se révèlent les plus per­cu­tantes n'existait même pas au moment où les idées théo­riques ont vu le jour.


Actuellement dans vos recherches, que rêvez-vous de découvrir ou de résoudre?

Un mathé­ma­ti­cien est tou­jours en train de réflé­chir sur de nom­breux pro­blèmes à la fois, en espé­rant résoudre au moins cer­tains d'entre eux. Parmi les pro­blèmes sur les­quels j'aimerais faire des pro­grès, citons celui-ci, qui remonte essen­tiel­le­ment à Poincaré : pour une trans­for­ma­tion du disque(2) qui pré­serve les aires, observe-t-on en géné­ral avec pro­ba­bi­lité posi­tive sur les condi­tions ini­tiales un phé­no­mène de diver­gence expo­nen­tielle des orbites voi­sines ? Posée sous cette forme, je crains que la ques­tion ne soit trop dif­fi­cile pour que j'en voie la solu­tion, mais il n'est pas inter­dit d'espérer...

Quelle est votre fonc­tion au sein de la Fondation Sciences Mathématiques de Paris ?

Un rôle de repré­sen­ta­tion, mais aussi d'expertise scien­ti­fique. Je suis pré­sident du jury du Prix de la Fondation, jury au sein duquel on retrouve plu­sieurs per­son­na­li­tés pres­ti­gieuses. Je sers aussi de lien entre la Fondation et le Collège de France comme ins­ti­tu­tion. Plusieurs événe­ments orga­ni­sés par la Fondation ont eu lieu au Collège de France.

Pour vous, est-ce que la recherche mathé­ma­tique fran­çaise se porte bien ?

La recherche mathé­ma­tique fran­çaise a une pré­sence très signi­fi­ca­tive sur la scène inter­na­tio­nale, qui se tra­duit entre autres par nombres de prix inter­na­tio­naux et invi­ta­tions dans les grands congrès tels que l'ICM(1) qui a lieu tous les 4 ans. La région pari­sienne est la pre­mière au monde par le nombre de mathé­ma­ti­ciens actifs. Pour autant, cette situa­tion favo­rable est loin d'être assu­rée pour le futur. Je vois deux dan­gers. D'une part, il faut s'assurer que les car­rières de cher­cheur et d'enseignant-chercheur res­tent suf­fi­sam­ment attrac­tives, que la dif­fé­rence avec les Etats-Unis ne s'amplifie pas au point d'y atti­rer trop de nos jeunes cher­cheurs. D'autre part, l'un des points forts pen­dant long­temps de notre sys­tème éduca­tif –la détec­tion effi­cace du talent mathé­ma­tique– est mis à mal par les sou­bre­sauts du système.

En tant que grand mathé­ma­ti­cien, quel regard portez-vous sur l'enseignement des mathé­ma­tiques aujourd'hui en France dans le secondaire ?

L'enseignement des mathé­ma­tiques souffre avant tout des pro­blèmes géné­raux du sys­tème sco­laire. Ceci étant, concer­nant les pro­blèmes plus spé­ci­fiques aux mathé­ma­tiques, on ne peut que s'inquiéter de la nette dimi­nu­tion des horaires consa­crés aux mathé­ma­tiques au lycée, et en consta­ter les effets sur le niveau des étudiants à l'entrée dans l'enseignement supé­rieur. Un autre pro­blème très grave est la très faible pro­por­tion de pro­fes­seurs des écoles ayant eu un par­cours uni­ver­si­taire com­por­tant une bonne for­ma­tion scien­ti­fique et en par­ti­cu­lier mathé­ma­tique. Je crois en effet que le pri­maire est le moment où les bases doivent être soli­de­ment ins­tal­lées. Un recru­te­ment d'enseignants de qua­lité, aux­quels on don­ne­rait une large auto­no­mie sur les détails des pro­grammes, doit être un objec­tif plus prio­ri­taire que telle ou telle réforme des pro­grammes, qui de toute façon ne seront pas vrai­ment appli­qués. Enfin, je suis tout à fait favo­rable à la trans­for­ma­tion du bac­ca­lau­réat en un exa­men à base essen­tiel­le­ment de contrôle continu ; dans l'état actuel, l'année de ter­mi­nale est com­plè­te­ment gas­pillée en bachotage.

Comment atti­rer davan­tage les jeunes vers les mathé­ma­tiques, et pour les plus doués, com­ment leur don­ner envie de pour­suivre dans la recherche?

Deux réponses, à deux niveaux : il faut que l'enseignement des mathé­ma­tiques dans le pri­maire et sur­tout le secon­daire trouve un juste équi­libre entre un appren­tis­sage néces­saire de tech­niques diverses, un peu l'analogue des gammes de l'apprenti musi­cien, et la décou­verte de la beauté des mathé­ma­tiques au moyen de la pré­sen­ta­tion infor­melle de quelques résul­tats clas­siques bien choi­sis. Au-delà, il faut que les élèves qui sont atti­rés par les mathé­ma­tiques soient ras­su­rés quant aux pos­si­bi­li­tés de car­rière que celles-ci offrent.

Sandra Ktourza

Note(s) :
  • (1) International Congress of Mathematics, qui a lieu tous les 4 ans. Ce congrès est l'occasion pour les mathématiciens de faire un bilan des résultats les plus marquants des 4 années passées. C'est aussi lors de ce congrès que sont décernées les 4 médailles Fields. L'ICM 2010 aura lieu à Hyderabade en Inde au mois d'août.
  • (2) Il s'agit de transformer le disque, par exemple l'allonger ou lui donner une forme pincée en son milieu, mais en s'assurant que la forme obtenue après cette transformation aura la même surface que le disque d'origine (aire=surface). Comme un cerceau souple que l'on peut étirer et déformer comme on veut.

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Bertrand Monthubert
le 14 juin 2010

Belle inter­view, merci ! J'en fais men­tion dans un billet sur mon blog, où j'explique que pour avoir la qua­lité (de la recherche) il faut aussi avoir la quan­tité (de cher­cheurs) : http://bertrand.monthubert.net/?p=466

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