04.06.2010
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Michel Fize : « Il faut rétablir un lien social entre générations »

Ancien membre de la Consultation natio­nale des jeunes lan­cée en 1994 par Edouard Balladur, cher­cheur au CNRS, socio­logue, spé­cia­lisé dans les ques­tions d'éducation et de vio­lence, Michel Fize vient de publier «L'Adolescence pour les nuls»(1). Pour VousNousIls, il évoque notam­ment la place des jeunes dans la société.

Le gou­ver­ne­ment vient de lan­cer une pla­te­forme, héber­gée par le site d'une radio (www.skyrock.com/waka), pour s'adresser aux 12–25 ans. Qu'en pensez-vous ?

C'est une copie gro­tesque de ce que nous avions fait en 94. Il ne s'agit, à mes yeux, que d'un exer­cice de com­mu­ni­ca­tion qui se veut bran­ché, avec un lan­gage « de jeunes », uti­li­sant le tutoie­ment... Mais, d'un point de vue scien­ti­fique, il ne s'agit que d'un ersatz d'enquête sur les sen­ti­ments des jeunes aujourd'hui, dont on se demande à quoi il ser­vira. Car toute une série d'études appor­tait déjà les réponses aux ques­tions qui sont posées, notam­ment sur la famille. J'ajouterai deux remarques. La dimen­sion poli­tique et citoyenne est tota­le­ment absente de ce ques­tion­naire, dont les conclu­sions n'auront par ailleurs aucune valeur. Car il n'y aucun moyen de savoir qui répond, si un même indi­vidu ne répond pas plu­sieurs fois, ni même s'il entre bien dans la tranche d'âge concernée...

Cette volonté de s'adresser aux jeunes ne part-elle tout de même pas d'un bon sentiment ?

Elle illustre sur­tout le désar­roi des pou­voirs publics, qui n'est d'ailleurs pas nou­veau, vis-à-vis de cette tranche de la popu­la­tion. Quand on remonte un peu l'histoire contem­po­raine, on se rend compte que, depuis une cin­quan­taine d'années, les poli­tiques mul­ti­plient les grandes décla­ra­tions d'amour pour la jeu­nesse, sans jamais réus­sir à l'impliquer dans la vie publique. Comme si cette période était une épreuve, dont on attend sim­ple­ment que les gens sortent pour accé­der au sta­tut jugé supé­rieur qu'est l'âge adulte !

Avez-vous l'impression que la situa­tion se dégrade et que les jeunes sont de plus en plus cou­pés du reste de la société ?

Incontestablement. Nous sommes en pré­sence d'une frac­ture géné­ra­tion­nelle majeure. Là encore, le phé­no­mène remonte à la fin des années 50, quand les jeunes ont eu l'opportunité de se créer une culture qui leur est propre, avec leur musique, leurs codes, leur manière d'être et de s'émanciper... Depuis, l'écart avec le monde adulte n'a cessé de s'agrandir et le fossé s'est creusé. Au point d'avoir aujourd'hui deux mondes en un, et que toutes les solu­tions, en par­ti­cu­lier à l'école, qui ne pren­draient pas en compte la néces­sité de réta­blir un lien social géné­ra­tion­nel sont vouées à l'échec et se révé­le­ront non seule­ment inef­fi­caces, mais égale­ment dan­ge­reuses. L'une des réponses à la vio­lence réside donc dans le dia­logue, le res­pect et l'écoute. Il faut inven­ter et ne pas se mettre dans une pos­ture répres­sive à tout prix.

Les établis­se­ments sco­laires ne doivent donc pas se trans­for­mer en forteresses ?

Il faut faire exac­te­ment l'inverse : plu­tôt que de les refer­mer sur eux-mêmes, il faut ouvrir les établis­se­ments sco­laires à la société pour qu'elle y revienne. Pourquoi l'école constitue-t-elle le seul espace où la démo­cra­tie n'a, pour le moment, pas sa place ? Aujourd'hui, dans la classe, vous avez un prof qui sait et des élèves qui ignorent, un com­man­dant en chef au sein d'un bataillon. Les élèves devraient être mieux asso­ciés aux déci­sions, avoir leur mot à dire sur la marche de l'école et, pour­quoi pas, sur le contenu des ensei­gne­ments ou les péda­go­gies à y asso­cier. Au-delà de leur étiquette, il faut les consi­dé­rer comme des per­sonnes à part entière, n'étant pas dému­nies de tout savoir, bien au contraire.

Que vous ont ins­piré les États géné­raux sur la vio­lence à l'école et leurs conclusions ?

Pas grand-chose de posi­tif. On se situe, à mes yeux, dans le registre de la mani­pu­la­tion. Luc Chatel avait déjà ses réponses, et il a fait perdre du temps à un cer­tain nombre de per­sonnes pen­dant deux jours, pour lui appor­ter des réflexions dont il avait déjà décidé de ne pas tenir compte. Les échanges ont pour­tant été enri­chis­sants. Éric Debarbieux, qui en pilo­tait le conseil scien­ti­fique, est un expert reconnu, qui déve­loppe des idées inté­res­santes dans ses tra­vaux. Mais il n'a pas été écouté. Là encore, l'histoire se répète, et les résul­tats de la consul­ta­tion des lycéens lan­cée en 1998 par Claude Allègre, avec Philippe Meirieu et Edgard Morin qui avaient fait un tra­vail remar­quable, n'avaient pas été davan­tage pris en compte.

Propos recueillis par Patrick Lallement


Note(s) :
  • (1) «L'adolescence pour les Nuls», Ed. First, 376 pages, 22,90 €

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