Alexandre Jardin : «La société doit venir en aide au système scolaire»

Le gouvernement vient de décréter la « mobilisation générale » contre l’illettrisme, qualifié de « fléau inacceptable ». Et va venir en aide à l’association « Lire et faire lire », créée voici dix ans par le romancier Alexandre Jardin. Le point avec l’écrivain.

Après 10 ans d’engagement, que vous inspire cette guerre déclarée à l’illettrisme ?

Elle m’inspire que, face aux évidences, les citoyens ont le devoir de commencer à construire les solutions, et ne pas croire que l’État va se charger de nos problèmes. Il faut sortir de cette logique infantile consistant à penser que papa va s’occuper de tout. Mon envie d’agir avait été provoquée par la montée du Front national. Au-delà du choc, je m’étais dit que, pour qu’un pays se mette à voter pour une absence de solution, il fallait que les gens soient réellement au bout du rouleau. Je me suis donc demandé ce que nous, citoyens sans fonction élective, pouvions faire pour traiter les vrais dysfonctionnements : l’exclusion, la paupérisation, notre faiblesse économique, la violence invraisemblable qui se répand dans les quartiers difficiles… Et le fond de tout cela, c’était évidemment l’échec scolaire.

Vous en voulez aux enseignants et au système éducatif ?

Bien sûr que non ! C’est idiot de penser que les gens n’essaient pas de faire ce qu’ils peuvent là où ils sont. Bien sûr, on trouvera toujours un prof imbécile dans un coin, mais c’est aussi valable pour les dentistes, ou pour les écrivains ! Il y a donc surtout une machine éducative à qui l’on demande des choses hors de sa portée, des résultats qu’elle ne peut pas atteindre et qui a besoin de se faire aider par la société. Tout le monde sait très bien que la relation au mot, le champ lexical d’un petit, sont absolument déterminants pour la suite. Or, chacun connaît aussi l’importance de la famille dans ce domaine. On peut faire tous les efforts du monde à l’école, les enseignants ne pourront jamais entièrement pallier les déficiences familiales, d’autant que le tissu familial est extrêmement déchiré et éparpillé géographiquement.

D’où vous est venue l’idée de « Lire et faire lire » ?

A l’époque, en fouinant, j’étais tombé sur une expérience menée par l’Office des retraités de Brest. Depuis quinze ans, ils faisaient déjà du « Lire et faire lire », et reformaient autour de l’école un lien intergénérationnel naturel. Car il n’est pas normal d’élever des petits sans les mettre au contact des anciens. Je me suis alors dit qu’il y avait une grande intelligence de la vie derrière leur pratique, et qu’en la généralisant partout en France, on aiderait le système scolaire. C’est un soutien objectif, tendre, chaleureux, très gai… Et tout le monde y trouve son petit bénéfice, car les gens qui agissent avec moi ne le font pas par pure vertu. Ils y prennent eux-mêmes beaucoup de plaisir ! Il y a donc quelque chose d’extrêmement équilibré, car, pour moi, un bon programme citoyen n’est pas un programme vertueux.

Concrètement comment faites-vous, avec vos 12.000 bénévoles, pour donner envie de lire aux enfants ?

Nous essayons de reformer un vrai lien qui entraîne les petits vers le plaisir de l’écrit et de la lecture. Concrètement, sur tout le territoire, les réseaux de la Ligue de l’enseignement et de l’Union des associations familiales constituent notre armature. Nos structures départementales prennent contact avec les écoles, parfois c’est l’inverse, et nous leur envoyons des personnes de plus de cinquante ans bénévoles. En accord avec le projet d’école, elles interviennent une fois par semaine, tout au long de l’année, hors temps scolaire, pour des séances qui durent entre vingt minutes et une demi-heure, selon l’âge des petits. Elles sont organisées par tout petits groupes, en général cinq enfants au maximum, pour que tout le monde puisse voir les images et que la question de l’autorité ne vienne pas perturber la transmission du plaisir. Car nous ne sommes pas du tout là pour enseigner, mais pour faire ce que n’importe quel grand-père ou grand-mère fait avec ses propres petits-enfants.

Votre association fête ses dix ans cette année. Quels vœux formulez-vous pour dans dix ans ?

J’aimerais que l’on ait, bien avant dix ans, les moyens de toucher un million d’enfants plutôt que 250.000, que de plus en plus d’écoles participent au programme et que cette pratique se normalise. Coopérer doit devenir naturel pour nos écoles, nos quartiers et nos retraités. Je voudrais que la France devienne un pays de lecteurs. C’est le meilleur moyen de ne pas conserver plus de trois millions d’adultes en situation d’illettrisme dans vingt ans.

Propos recueillis par Patrick Lallemant

Crédits photo : Bertini

3 commentaires sur "Alexandre Jardin : «La société doit venir en aide au système scolaire»"

  1. madeleine khalifa  6 août 2010 à 16 h 18 min

    Bonjour à tous,
    Je suis psychopédagogue et auteure du livre »De l’échec scolaire au bonheur d’apprendre » préfacé par SERGE BOIMARE et édité chez L’Harmattan.Je mène depuis si longtemps un combat contre l’échec scolaire qu’il m’a semblé naturel de me tourner vers « LIRE ET FAIRE LIRE ».
    Depuis l’année 2008, je forme les bénévoles de l’association et je vous assure que c’est un vrai régal !
    Bonnes vacances!

    MADELEINE KHALIFASignaler un abus

    Répondre
  2. modapa  6 août 2010 à 19 h 40 min

    il est indiscutable qu’il faut donner le goût de la lectue surtout dans notre société de surconsommation, où les enfants sont installés devant des vidéos sans surveillance ou si peu.. ce n’est pas uniquement le fait de l’école !
    solution de facilité pour des parents débordés fatigués..Signaler un abus

    Répondre
  3. achka  8 août 2010 à 10 h 25 min

    Enseignant en Afrique dans un établissement français, mais résident en France habituellement, je voudrais mettre en place une » identique structure, afin de sensibiliser mes élèves, français ou d’autres nationalités à la pratique de la lecture, garant de la meilleur apprentissage de l’ écrirure.Signaler un abus

    Répondre

Partagez votre avis

Votre adresse de messagerie ne sera pas publiée .

Captcha *

Modération par la rédaction de VousNousIls. Conformément à la loi relative à l'informatique, aux fichiers et aux libertés, vous disposez d'un droit d'accès, de modification, de rectification et de suppression des données vous concernant. Pour exercer ce droit adressez-vous à CASDEN Banque Populaire, VousNousIls.fr, 91 Cours des roches, Noisiel, 77424 Marne La Vallée Cedex 2.

Recherche dans les archives

Vous