16.11.2009
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Lilian Thuram : nous allons déconstruire cette idée de notion de prétendue 'race'

Lilian Thuram a créé la Fondation Education contre le racisme*. D'ici peu, la fon­da­tion offrira aux ensei­gnants des outils pour éduquer effi­ca­ce­ment contre le racisme. Très investi dans ce pro­jet, il nous explique la phi­lo­so­phie et les fon­de­ments de ce qu'il élabore actuel­le­ment pour l'école.

Est-ce qu'il y a un lien entre votre car­rière de cham­pion de foot­ball et la volonté de créer votre fon­da­tion, ou est-ce deux moments tota­le­ment dif­fé­rents de votre existence ?

Je ne pense pas qu'il y ait de lien avec ma car­rière de joueur de foot, je dirais qu'il y a un lien avec ma vie. Je suis né aux Antilles, je suis arrivé à l'âge de neuf ans en région pari­sienne, et là j'ai constaté qu'il y avait un pro­blème autour de la cou­leur de ma peau. Je me suis demandé pour­quoi. Et en me posant des ques­tions, cela m'a amené à com­prendre que c'était le fait de l'histoire. Les pré­ju­gés que nous avons sont des choses incons­cientes qui sont en réa­lité le fruit de l'histoire telle qu'elle est pré­sen­tée dans notre société. Donc, pour décons­truire ces pré­ju­gés, il faut repas­ser par l'histoire et don­ner des exemples les contrant. De cette réflexion est né le pro­jet de créer cette fon­da­tion. Par ailleurs, j'ai aussi noté que, géné­ra­le­ment, on dia­bo­li­sait les racistes. On dit qu'ils sont stu­pides, que ce n'est pas pos­sible etc. Mais moi, je dis non, nous ne sommes pas stu­pides. Nous ne nais­sons pas raciste. Il faut les écou­ter et essayer de com­prendre leur peur. Il ne faut pas non plus avoir un dis­cours mora­li­sa­teur. Cela ne suf­fit pas. Il faut appor­ter de la connais­sance pour rem­pla­cer leur croyance.

Votre fon­da­tion s'appelle Fondation Education contre le Racisme. Pour vous, la lutte contre le racisme passe avant tout par l'éducation, donc aussi par l'école ?

On ne s'éduque pas sim­ple­ment par l'école. Mais il est inté­res­sant de pas­ser par elle, parce que tous les enfants y vont. De plus, ils sont dans une période de construc­tion de leur per­son­na­lité. C'est donc le moment où il faut inter­ve­nir. Si je dois faire un reproche à l'école, c'est que sou­vent, on n'y traite pas des sujets impor­tants pour la société.

Donc pour vous actuel­le­ment, l'éducation contre le racisme à l'école est insuffisante ?

Oui, par exemple, je vais sou­vent dans les écoles pour par­ler du racisme. Je demande aux enfants com­bien il y a de races. Malheureusement, ils répondent qu'il y en a plu­sieurs. Rien que ça, c'est la base du racisme. Ensuite, je leur demande de me dire les qua­li­tés de chaque race. Et là les enfants vous disent les qua­li­tés de chaque race. Nous sommes en 2009, vous voyez bien que le tra­vail n'a pas été fait. C'est aber­rant que les enfants ne sachent tou­jours pas qu'il n'y a qu'une espèce d'Homme, Homo sapiens.

Peut-être aussi parce que les ensei­gnants n'ont pas les outils qui leur per­mettent de par­ler en classe avec séré­nité du racisme –outils que votre fon­da­tion va leur apporter ?

Je l'espère ! Il faut pro­cé­der ainsi : au départ, lais­ser la parole aux enfants pour savoir ce qu'eux pensent du racisme. Puis, à nous d'amener les infor­ma­tions qui vont contre­dire leurs croyances. Nous pré­pa­rons d'ailleurs un livre sur ce sujet. J'ai remar­qué aussi que lorsque je pose cette ques­tion aux gens : quand est-ce que vous avez entendu par­ler des Noirs dans votre cur­sus sco­laire pour la pre­mière fois ? Ils me répondent : à pro­pos de l'esclavage. Or c'est cela qui nour­rit l'inconscient. Si je vous demande le nom d'un scien­ti­fique, d'un mathé­ma­ti­cien ou d'un explo­ra­teur noirs, que me répondez-vous ? Vous n'en savez rien. Et c'est parce que dans l'inconscient géné­ral, il n'y a pas ces repré­sen­ta­tions. Et qu'à aucun moment, une infor­ma­tion ne les a appor­tées. Le jour où il y aura sur les murs des écoles et dans les livres des por­traits de scien­ti­fiques, d'inventeurs, de phi­lo­sophes de toutes les cou­leurs, alors l'imaginaire chan­gera. Cela sera impor­tant aussi pour lut­ter contre la vic­ti­mi­sa­tion : un enfant noir qui aura tous ces exemples posi­tifs devant lui ne pourra plus se sen­tir vic­time de la société et pourra se dire plus faci­le­ment "c'est pos­sible pour moi aussi".

Votre fon­da­tion va donc pro­po­ser aux ensei­gnants une méthode nova­trice pour abor­der effi­ca­ce­ment le pro­blème du racisme avec les élèves ?

Oui, et il fau­dra com­men­cer par cette his­toire de race, c'est fon­da­men­tal, et décons­truire cela. Et expli­quer pour­quoi il y a des gens de cou­leurs dif­fé­rentes, car beau­coup de gens ne le savent pas. Puis faire com­prendre que l'esclavage est juste un phé­no­mène écono­mique. Des Blancs ont été esclaves aussi.

En par­ti­cu­lier pour les plus petits, au primaire ?

Oui, car pour eux, il n'est pas néces­saire de ren­trer dans les détails, les images qu'ils ver­ront sur les murs de la classe et dans les livres suf­fi­ront. A par­tir du moment où vous avez des idoles, les choses changent. L'élection d'Obama par exemple a changé beau­coup de choses : mon fils me demande ainsi pour­quoi il n'y a pas eu de pré­sident noir avant, tan­dis que pour ma mère cela était abso­lu­ment impen­sable. On se rend compte que l'imaginaire évolue là posi­ti­ve­ment, et nous, nous devons être assez intel­li­gents pour accé­lé­rer le mouvement.

Et ce sera le rôle de votre fondation ?

Oui.

Dans cette pers­pec­tive, vous êtes en train de réa­li­ser, en par­te­na­riat avec la CASDEN et la MGEN, un DVD péda­go­gique pour les classes de CM1, CM2. Que contiendra-t-il ?

La pre­mière chose à décons­truire, c'est cette idée de notion de pré­ten­due "race". J'aurai donc des dis­cus­sions avec les élèves, les pro­fes­seurs, pour mon­trer ensuite l'absurdité de cette notion. Les Noirs courent vite, ils chantent bien, bon ok, mais Ronaldo et Messi, ils courent vite aussi, et pour­tant ils sont blancs. L'objectif est d'arriver par le jeu à mon­trer l'absurdité de cer­taines croyances. Comment chan­ger nos ima­gi­naires ? Le DVD et le livre y contri­bue­ront de façon dif­fé­rente, le pre­mier étant des­tiné aux ensei­gnants, le second au grand public, mais tous deux ins­crits dans la phi­lo­so­phie de ma fon­da­tion. Et pour ce qui est des sou­tiens de la CASDEN et de la MGEN, quand une per­sonne vient vous voir et vous dit moi je crois en votre pro­jet, c'est très encou­ra­geant. Surtout lorsque c'est de façon pérenne. Enfin, tou­cher les pro­fes­seurs, c'est extra­or­di­naire, car ils peuvent convaincre les enfants. Et nous don­ne­rons aux pro­fes­seurs qui, eux aussi, peuvent — comme tout le monde– être vic­times des pré­ju­gés de la société, les infor­ma­tions néces­saires pour qu'ils puissent à leur tour for­mer les enfants.

Avez-vous eu des dis­cus­sions avec le minis­tère de l'Education natio­nale à ce sujet ?

Non, pas encore. Mais le jour où il y aura vrai­ment un cours autour du racisme ins­crit dans les pro­grammes offi­ciels, ce sera fan­tas­tique. Car le cours sur le racisme amène à repla­cer l'Homme au milieu de tout. Et fina­le­ment à se deman­der, qu'est-ce qu'un Homme ?

 
*pour voir le site de la fon­da­tion Lilian Thuram


Sandra Ktourza

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Vos réactions :

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knel
le 11 mai 2011

Très bonne ini­tia­tive à encour­ger !
D'ailleur j'aimerais avoir les coor­don­nées de'Education contre le racisme" pour une col­la­bo­ra­tion dans une école pri­vée du Val de Marne.
Merci et bonne continuation !!

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