07.09.2009
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Robert Guédiguian : 'j'ai voulu montrer que les jeunes gens du groupe Manouchian étaient faits de chair et de sang'

A l'occasion de la sor­tie en salles de L'Armée du Crime*, Robert Guédiguian nous accorde une inter­view exclu­sive. Il nous explique com­ment, tout en res­pec­tant scru­pu­leu­se­ment la vérité his­to­rique, il a réa­lisé un film –le pre­mier du genre– « d'action, d'amour et d'aventure » sur le groupe Manouchian.

Votre film est-il le pre­mier sur le groupe Manouchian, et pour­quoi avoir choisi de le faire ?

Il y a eu un film déjà en 1978, L'Affiche rouge, de Franck Cassenti. Il s'agit d'une troupe de théâtre fil­mée à la Cartoucherie qui se posait des ques­tions sur com­ment repré­sen­ter l'histoire de l'Affiche rouge, com­ment la racon­ter. Ce film mêlait du théâtre, du docu­men­taire, de la fic­tion… C'était un beau film, mais moins "natu­ra­liste" que le mien en quelque sorte.


Votre film est donc le pre­mier vrai film de fic­tion consa­cré au groupe Manouchian ?

Oui, j'ai voulu faire un film popu­laire, une grande fresque popu­laire, un grand film d'aventure, d'amour et d'action. Le film de réfé­rence sur la Résistance, c'est L'Armée des Ombres*. J'ai voulu faire le contraire, l'Armée de la Lumière si je puis dire, et trai­ter ce que L'Armée des Ombres ne trai­tait pas du tout, c'est-à-dire com­prendre pour­quoi ces hommes ont fait ces choses-là, et mon­trer qu'ils étaient de chair et de sang, qu'ils étaient jeunes, spor­tifs, amou­reux, rigo­los. Dans l'Armée des Ombres, ils sont plus vus du côté de la clan­des­ti­nité, de la dureté, de la ten­sion. Dans mon film, j'ai voulu mon­trer toute la vita­lité de ces hommes.

Bien qu'oeuvre de fic­tion, votre film est très soli­de­ment docu­menté. Néanmoins, tout est-il rigou­reu­se­ment exact dans votre film ?

Tout est vrai dans le film, j'ai sim­ple­ment par­fois un peu rompu la chro­no­lo­gie his­to­rique pour les besoins de celle du film. Par exemple, Krasucki a été arrêté en réa­lité huit mois plus tôt que les autres, et pas en même temps qu'eux comme on le voit dans mon film.

Autre exemple, votre film relate un fait his­to­rique par­ti­cu­liè­re­ment mar­quant : l'arrestation d'Epstein, grand patron du groupe Manouchian, scène très impres­sion­nante à la fin du film, dans un décor stu­pé­fiant. Est-il vrai, comme le montre le film, qu'il a été dénoncé par Petra, un des membres de son réseau ?

Dans l'affaire de l'arrestation du groupe, il y a eu effec­ti­ve­ment des fila­tures depuis plu­sieurs mois. Petra, ainsi nommé dans mon film, s'appelait en réa­lité Davidovitch, et c'est vrai qu'il a dénoncé Epstein. Il a ensuite été libéré par la police fran­çaise et a été exé­cuté par les Résistants. L'histoire de la tra­hi­son de Monique Stern, qui a trahi Krasucki, est véri­dique aussi. Seul son nom a été changé dans le film. Tout est donc rigou­reu­se­ment exact.

Quelles ont été vos sources documentaires ?

Pour moi, le livre de réfé­rence est Le sang de l'étranger. Les immi­grés de la M.O.I. dans la Résistance d'Adam Rayski , Denis Peschanski et Stéphane Courtois. Puis des témoi­gnages aussi comme le livre de Mélinée Manouchian. Enfin, j'ai ren­con­tré des membres du groupe qui existent toujours.

Vos héros sont jeunes, vivants, est-ce aussi une façon de les rendre proches des jeunes d'aujourd'hui, et des élèves qui ont à peu près leur âge ?

Oui, bien sûr. Je l'espère, car ces jeunes ont eu une sorte de sixième sens moral. Ils ont eu une telle capa­cité d'indignation, de révolte, comme s'ils avaient une morale avec une défi­ni­tion de l'humanisme, une défi­ni­tion de l'Homme presque abs­trait. Et aussi bien entendu, une concep­tion inter­na­tio­na­liste de l'homme, qui est magni­fique. Ce sont des gens aux­quels je m'identifie, aux­quels j'essaye de res­sem­bler, dans le contexte de mon époque. J'essaye de trans­po­ser aujourd'hui leur concep­tion inébran­lable de l'humanisme. Je pense en effet que même dans des époques moins ter­ri­fiantes que la leur, on peut être un Juste. On peut être un Juste par rap­port à la crise écono­mique, aux sans-papiers, aux licen­cie­ments abu­sifs… Le cinéma joue un rôle essen­tiel : quelle que soit l'époque, il doit mon­trer des exemples d'humanité, c'est pré­cieux, c'est nécessaire.

Ces jeunes héros ont en com­mun d'être tous des immi­grés, qui donnent leur vie pour sau­ver la France, contrai­re­ment à la police fran­çaise col­la­bo­ra­trice, incar­née ici par le com­mis­saire David et l'inspecteur Pujol. N'est-ce pas là une dimen­sion pro­fon­dé­ment sym­bo­lique et politique ?

Oui, c'est vrai, le par­cours de ces gens-là et de leurs parents fait qu'ils ont été plus vite que les autres sen­sibles à la guerre, à la col­la­bo­ra­tion, à l'occupation. Ils ont déjà connu des guerres, des mas­sacres, ils ont fui le fas­cisme ita­lien, le fran­quisme, les dic­ta­tures hon­groises, rou­maines, polo­naises, et Missak a fui le géno­cide armé­nien. Ils ont tous une expé­rience trau­ma­ti­sante et ils sont venus en France, consi­dé­rant que c'était la patrie des Droits de l'homme. Il est vrai que la police fran­çaise a été par­ti­cu­liè­re­ment affreuse durant cette période. Pour mettre quand même une touche de posi­tif, il y a dans le film le per­son­nage du flic résis­tant. Il y en a eu et ils infor­maient la Résistance. D'ailleurs, il me revient à l'esprit quelque chose au sujet de l'arrestation d'Epstein : quand on l'a arrêté, on ne savait pas que c'était Epstein. Même sous la tor­ture, les membres du groupe ne don­naient pas leur nom. Beaucoup de ces héros étran­gers ont donc été enter­rés ano­ny­me­ment. Mais j'ai voulu qu'on iden­ti­fie Epstein : c'est pour ça qu'il est arrêté dans le film sous son nom, je lui rends hom­mage ainsi. C'était un type extra­or­di­naire, je l'ai dit à son fils qui a été bouleversé.

Propos recueillis par Sandra Ktourza

*Synopsis : Dans Paris occupé par les Allemands, l'ouvrier poète Missak Manouchian prend la tête d'un groupe de très jeunes juifs, Hongrois, Polonais, Roumains, Espagnols, Italiens, Arméniens, déter­mi­nés à com­battre pour libé­rer la France qu'ils aiment, celle des Droits de l'Homme. Dans la clan­des­ti­nité, au péril de leur vie, ils deviennent des héros. Les atten­tats de ces par­ti­sans étran­gers vont har­ce­ler les nazis et les col­la­bo­ra­teurs. Alors, la police fran­çaise va se déchaî­ner. Vingt-deux hommes et une femme seront condam­nés à mort en février 1944. Dans une ultime opé­ra­tion de pro­pa­gande, ils seront pré­sen­tés comme une Armée du crime, leurs visages en médaillon sur un fond rouge pla­car­dés sur les murs de toutes les villes du pays. Ces immi­grés, morts pour la France, entrent dans la légende. C'est cette belle et tra­gique his­toire que raconte le film.
**L'armée des ombres (1969), de Jean-Pierre Melville, avec Lino Ventura, Simone Signoret, Serge Reggiani


Pour travailler en classe

Le site offi­ciel du film pro­pose un impor­tant dos­sier péda­go­gique, réa­lisé en par­te­na­riat avec l'APHG, et le Musée de la Résistance Nationale.

Sandra Ktourza

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