24.07.2009
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Dr House donne un coup de pouce aux cours de philo

Professeur de phi­lo­so­phie, Thibaut de Saint Maurice veut recréer chez ses lec­teurs le lien avec la philo. Pour cela, il s'appuie sur les séries télé les plus à la mode.
Thibaut de Saint Maurice, auteur de "Philosophie en Séries". Photo Quentin Duverger.

Comment est née l'idée de votre livre "Philosophie en séries"(1) ?

C'est un pro­jet qui est né lors d'un cours où les élèves n'étaient plus très atten­tifs, en fin de jour­née. J'ai alors eu l'idée de recou­rir à l'exemple du Dr House(2). Quand j'ai demandé aux élèves s'ils connais­saient la série, il y a eu des sou­rires, les têtes se sont rele­vées... Et j'ai pu déve­lop­per. Le cours s'était vrai­ment passé dif­fé­rem­ment, alors ça m'a trotté dans la tête. J'ai refait appel à une série lors d'un cours sur la Liberté. J'avoue que ça a très bien mar­ché : c'est ce qui a donné nais­sance au cha­pitre sur Prison Break. Ca fonc­tion­nait ! Je ne l'ai pas uti­lisé dans chaque cours, pour ne pas las­ser... Mais j'ai pensé que ça pour­rait bien être trans­posé en livre.

Est-ce vrai­ment "valable" de faire de la phi­lo­so­phie à par­tir de séries américaines ?

Les séries sont actuel­le­ment les pro­grammes les plus regar­dés de la télé­vi­sion au monde, donc c'est une réa­lité cultu­relle immé­diate. A ce titre, ça m'a inté­ressé de par­tir du plus immé­diat, du plus "popu­laire", pour faire de la phi­lo­so­phie. On peut aussi bien faire de la phi­lo­so­phie à par­tir d'exemples his­to­riques, ou d'exemples lit­té­raires. Le côté fic­tif de la série ne pose pas pro­blème dans la mesure où les per­son­nages ont une cohé­rence, ils expriment quelque chose, obéissent à une logique... Il me semble d'ailleurs que les meilleures de ces séries ont du suc­cès pré­ci­sé­ment parce que les per­son­nages et leurs his­toires reposent sur des grands pro­blèmes existentiels.


Quelques thèmes abordés

- Le bon­heur avec Desperate Housewives
(à l'appui : Tocqueville, Schopenhauer, Comte-Sponville),
La société avec Lost (Aristote, Hobbes, Locke),
La matière et l'esprit avec Nip/Tuck (Bergson, Platon, Descartes, Merleau-Ponty)...

Les séries ont-elles d'autres atouts, en termes pédagogiques ?

D'habitude, il est très dif­fi­cile d'extraire les élèves de leur réa­lité, de leur faire prendre du recul sur l'existence humaine... Mais la série se révèle pra­tique en tant que cadre pour la réflexion, parce que je peux faci­le­ment dire : "Entrons dans son uni­vers." Si je reprends l'exemple de Prison Break : on est avec Michael Scofield, dans la pri­son de Fox River. Il y a un règle­ment, des horaires à res­pec­ter, on ne fait pas ce qu'on veut... Ensuite vient la réflexion : puisque tout y est prévu, la pri­son est donc un uni­vers de déter­mi­nismes. Une fois que l'univers et ses règles sont bien défi­nis, on peut abor­der les textes de manière moins abs­traite. Et je n'ai pas for­cé­ment choisi mes textes en fonc­tion de leur acces­si­bi­lité ! En l'occurrence, dans le cha­pitre sur Prison Break, le texte de Spinoza est plu­tôt redou­table. La dif­fé­rence entre une cause active et une cause pas­sive, c'est com­plexe. Mais comme l'exemple de Scofield per­met tota­le­ment de com­prendre ce que c'est qu'une cause active, on peut abor­der le texte avec les bonnes idées en tête.

Comment le livre a-t-il été accueilli par vos pairs ?

L'enjeu, en tant que pro­fes­seur, était de conduire mes élèves aux textes phi­lo­so­phiques. Dans l'écriture, j'ai essayé de res­ter simple et de don­ner vie à mes exemples, mais le livre com­porte des textes de réfé­rence, des extraits qui sont expli­qués. Je crois que c'est ce qui a plu aux col­lègues qui ont lu le livre. Les retours étaient très encourageants.

Que reti­re­ront les élèves de la lecture ?

Le livre est paru trop tard pour le bac de cette année, mais les futures ter­mi­nales pour­ront déjà s'en ser­vir pour se fami­lia­ri­ser tran­quille­ment avec le pro­gramme qui les attend. Par contre, je n'ai fait que sou­le­ver un pro­blème ou deux pour cha­cune des séries citées, cer­tai­ne­ment pas tout le pro­blème. Avec une sélec­tion auto­ma­tique des auteurs en fonc­tion de mes pro­blé­ma­tiques, je pro­pose une inter­pré­ta­tion parmi d'autres. Plutôt qu'une aide aux révi­sions, c'est avant tout l'application d'une méthode de tra­vail (celui de la dis­ser­ta­tion), et l'illustration d'un état d'esprit. Je vou­lais dire aux télé­spec­ta­teurs : "Ne res­tez pas bouche bée devant les jolies images des séries... Prenez le temps d'observer, au lieu d'admirer par­fois aveuglément."

Vous ne visez donc pas qu'un public de lycéens ou de professeurs.

Au départ, ça n'était qu'un pro­jet péda­go­gique, de pro­fes­seur à élèves. Mais plus j'en par­lais autour de moi, plus on me disait « c'est une super idée, ça me redonne envie de refaire de la philo ! » Parce qu'une seule année de phi­lo­so­phie en ter­mi­nale, ça semble sou­vent peu. Or dans un livre, on peut aussi bien par­ta­ger une idée avec des élèves, des pro­fes­seurs, et le grand public. Je reste quand même sco­laire dans la mesure où j'aborde presque tous les points du pro­gramme de phi­lo­so­phie de ter­mi­nale, toutes filières confon­dues... Mais sans délais­ser la rigueur de l'analyse phi­lo­so­phique, j'ai uti­lisé une écri­ture simple, "décom­plexée", et j'ai donné dans une tona­lité un peu déca­lée, notam­ment dans les titres ou les exemples.

Envisagez-vous une suite ?

Oui. D'une part, je n'ai pas uti­lisé toutes les séries que j'avais à l'esprit. Par exemple Oz, qui fait tou­jours figure de réfé­rence chez les pas­sion­nés de séries, mais que mes élèves connais­saient mal. Et il me reste des thèmes du pro­gramme à illus­trer, comme le vivant, le lan­gage, la religion...

Quentin Duverger

Note(s) :
  • (1) « Philosophie en séries » de Thibaut de Saint Maurice (éditions Ellipses). Fiche éditeur : http://www.editions-ellipses.fr/fiche_detaille.asp?identite=6876
  • (2) Ce qui a permis, en disséquant la méthode du diagnostic différentiel cher à Gregory House, de mieux revenir au concept de processus expérimental dans un texte de Claude Bernard.

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