16.02.2009

Remontée des maquettes de mastère enseignement

Le point de vue d'André Ouzoulias, Professeur IUFM de Versailles, Université de Cergy-Pontoise, Département PEPSSE (Philosophie, Épis­té­mo­lo­gie, Psychologie, Sociologie et Sciences de l'éducation)


« Translation du calen­drier » : ultime manoeuvre ou amorce du report de la réforme ?

On sait que les uni­ver­si­tés avaient jusqu'au 15 février pour dépo­ser sur le bureau de l'AERES (Agence de l'Évaluation de la Recherche et de l'Enseignement Supérieur) leurs pro­jets de mas­tère ensei­gne­ment (« maquettes », dans le jar­gon admi­nis­tra­tif). On sait aussi que, pour blo­quer cette réforme, des appels à refu­ser ce dépôt ont été lan­cés tout au long des der­niers mois, notam­ment le 31 jan­vier der­nier à la Sorbonne, lors d'une coor­di­na­tion natio­nale des per­son­nels impli­qués dans la for­ma­tion des ensei­gnants. Devant le très petit nombre de maquettes qui lui ont été remises le ven­dredi 13 février, l'AERES vient d'annoncer que ce délai est repoussé au 31 mars.

Est ainsi offi­cia­li­sée cette « trans­la­tion de calen­drier » évoquée il y a quelques jours par Alain Menand, direc­teur de la Section des for­ma­tions et des diplômes de l'AERES, en pré­vi­sion de la disette de maquettes au 15 février. L'agence ne parle pas d'allongement du délai, mais dit que « le ser­veur res­tera acces­sible jusqu'au 31 mars ». Même bap­ti­sée de ce joli euphé­misme qui pour­rait faire flo­rès (« trans­la­tion de calen­drier » pour dire « report du délai »), cette sou­plesse tech­nique, sans conces­sion poli­tique signi­fi­ca­tive, ne mul­ti­pliera pas les maquettes. En effet, il n'y a guère de rai­son pour que celles, très nom­breuses, qui sont blo­quées par les conseils d'administration des uni­ver­si­tés remontent d'ici au 31 mars, sur­tout quand les uni­ver­si­tés sou­haitent pro­tes­ter ainsi contre l'esprit même de la réforme et obte­nir le main­tien des concours dans leur forme actuelle jusqu'en 2010. Car il fau­drait que les uni­ver­si­taires se conver­tissent d'ici là à la réforme. Or, ils ne peuvent que se sen­tir confor­tés dans leur refus par la prise de posi­tion de la Conférence des Présidents d'Université (CPU), qui a demandé le report de la réforme d'une année et le main­tien des concours dans leur forme actuelle en 2010 et par les pro­pos plu­tôt humi­liants tenus à leur égard par Xavier Darcos le 12 février1 .

On notera que cette « trans­la­tion de calen­drier » est la seconde : lors du lan­ce­ment de la réforme, les uni­ver­si­taires étaient cen­sés faire remon­ter les maquettes avant la fin décembre 2008. Au total, le délai aura donc été pro­longé de trois mois.

Cela dit, on ne peut qu'être per­plexe quant au réa­lisme de ce nou­veau calen­drier. À sup­po­ser (pure hypo­thèse d'école) que les uni­ver­si­tés uti­lisent ce délai et déposent tous leurs pro­jets de mas­tère dans les der­niers jours de mars, l'AERES pourrait-elle évaluer sérieu­se­ment des cen­taines de maquettes et don­ner un avis cir­cons­tan­cié en quelques jours, entre la fin mars et le 15 avril2 ? Ce serait une sorte d'exploit admi­nis­tra­tif. En effet, la Direction géné­rale de l'enseignement supé­rieur (DGES) expli­quait le 11 février der­nier : « Le 15 février est une date limite [pour le dépôt], car l'AERES a besoin de deux mois pour exper­ti­ser les maquettes afin de don­ner un avis au 15 avril… ». De deux choses l'une : soit le délai de deux mois est incom­pres­sible ; s'il court à par­tir du 31 mars, on se retrouve donc bien au-delà du 15 avril, le 30 mai. Soit le délai se révèle désor­mais com­pres­sible, mais il faut nous expli­quer com­ment on main­tient le sérieux de l'évaluation…

Soulignons que la date du 15 avril est bien celle du délai ultime de réponse de l'AERES, si l'agence veut lais­ser le temps d'une navette pour le cas où elle recom­man­de­rait des modi­fi­ca­tions, le temps des pre­miers pas vers l'habilitation offi­cielle et celui de l'annonce de l'ouverture des for­ma­tions par les uni­ver­si­tés et de la cam­pagne d'information sur les ins­crip­tions. Celle-ci doit en effet être lan­cée assez tôt pour per­mettre aux étudiants de faire des choix éclai­rés et pour don­ner une visi­bi­lité aux acteurs de la for­ma­tion sur le nombre plau­sible d'étudiants, sur­tout lorsqu'il s'agit de nou­velles for­ma­tions. En prin­cipe, il fau­drait pou­voir annon­cer dès la mi-mai les mas­ters ensei­gne­ment démar­rant en sep­tembre et ouvrir les ins­crip­tions au plus tard au début juillet. Cependant, dans de nom­breux IUFM, les opé­ra­tions d'inscription com­mencent d'habitude en mars…

L'AERES pourrait-elle tenir ce calen­drier pour que la pre­mière phase de l'évaluation soit effec­ti­ve­ment ter­mi­née 15 jours après le terme de l'examen au lieu de 2 mois ini­tia­le­ment pré­vus ? Dans les cas les plus simples, cela pour­rait peut-être mar­cher, mais il fau­drait que les évalua­teurs dorment sur place entre les 31 mars et le 15 avril et qu'ils ne soient pas trop poin­tilleux. Mais pour les mas­ters qui néces­si­te­raient une navette, cela semble impos­sible. Il y a une semaine, la DGES consi­dé­rait que l'ancien calen­drier était déjà trop court : « Les délais qui nous sont impo­sés sont beau­coup trop courts pour faire un tra­vail sérieux ; ce délai est imposé par la pré­si­dence de la République et la poli­tique inter­mi­nis­té­rielle (Xavier Darcos et Valérie Pécresse) ; cette réforme cor­res­pond à une volonté poli­tique et la DGES doit tra­vailler dans la pré­ci­pi­ta­tion3 ! » Avec le report de la date limite pour le dépôt des maquettes, le gou­ver­ne­ment a donc pris des risques juri­diques sans pré­cé­dent. Mais faute de pou­voir dis­po­ser d'informations claires et fiables sur l'avenir, ce sont sur­tout les étudiants qui seraient lésés si le gou­ver­ne­ment pas­sait en force.

On se pose aussi deux autres ques­tions.
1. Comment les maquettes pourraient-elles être conformes aux exi­gences de la pré­pa­ra­tion aux concours quand les textes régle­men­taires ne sont pas encore publiés (à bien­tôt 10 mois des pre­mières épreuves !) ?
2. Comment ces maquettes pourraient-elles être consi­dé­rées comme fiables par les évalua­teurs quand les concep­teurs n'ont aucune assu­rance que les stages qu'ils ont éven­tuel­le­ment pré­vus dans les for­ma­tions seront effec­ti­ve­ment four­nis par l'administration et alors que ce pro­blème paraît stric­te­ment inso­luble dans les aca­dé­mies qui ont un très grand nombre de can­di­dats (et dont les rec­to­rats n'ont pas tou­jours été asso­ciés à la concep­tion des maquettes). D'un strict point de vue admi­nis­tra­tif (délais, confor­mité des pré­pa­ra­tions aux exi­gences des concours, fia­bi­lité des pré­vi­sions de stages), cette réforme est mar­quée par tant d'incohérences, de contra­dic­tions, d'improvisations, de dénis de réa­lité, qu'elle est inap­pli­cable, même par ceux qui la trou­ve­raient excel­lente !

Face au petit nombre de maquettes remon­tées, l'AERES veut encore y voir l'effet d'un calen­drier trop serré. En fait, le gou­ver­ne­ment donne là un nou­veau signe de son désar­roi. Nombreux sont ceux qui inter­prètent cette « trans­la­tion de calen­drier » comme une ultime manoeuvre pour sau­ver ce qui reste de la réforme annon­cée le 2 juin der­nier par Nicolas Sarkozy. Mais après le pas­sage de la CPU dans le camp des par­ti­sans du report, cette « trans­la­tion » pour­rait bien­tôt appa­raître comme l'amorce d'un recul plus signi­fi­ca­tif. Le camp du main­tien de la réforme est main­te­nant désert. Seul Xavier Darcos semble s'y ani­mer encore, de la façon que l'on sait, en jouant les « grandes gueules4 » irri­tées et, semble-t-il, en se disant : « Après moi le déluge ! ».


(1)http://www.rmc.fr/edito/info/70932/darcos-aucune-raison-de-repousser-la-reforme/
(2)Audience accor­dée au « Collectif natio­nal SVT-Réforme de la for­ma­tion des ensei­gnants » le 11 février 2009.
(3)Idem.
(4)Cf. son inter­view à l'émission de RMC le 12 février dernier.