15.12.2008
Aucune réaction

Marco Béchis : 'La Terre des hommes rouges' est un film sur la question de l'Autre

A l'occasion de la sor­tie du film La Terre des hommes rouges*, Marco Béchis, réa­li­sa­teur, nous accorde un entre­tien. Si l'injustice criante dont sont vic­times, au Brésil, les Indiens Guarani chas­sés de leurs terres, res­sort du film, le mes­sage essen­tiel va cepen­dant bien au-delà, nous explique-t-il.

D'où est née l'idée de faire un film sur les Indiens Guarani au Brésil ?

Je vou­lais faire un film sur les Indiens en Amérique Latine, c'est-à-dire un film sur la ques­tion de l'Autre. Pour moi qui suis né au Chili, et qui ai vécu en Argentine, l'étranger, l'Autre, c'est l'Indien. Avec comme dif­fé­rence par rap­port à ce qui se passe en Europe, le fait que les Indiens étaient là avant, qu'ils étaient pré­sents sur les terres depuis long­temps, à l'arrivée des Européens en 1500. Par ailleurs, je suis pro­fon­dé­ment en désac­cord avec ceux qui n'ont pas de curio­sité pour l'Autre. Pour moi, il est absurde de consi­dé­rer que l'Autre n'était pas là avant, mais pour la plu­part des gens en Amérique Latine, l'Autre n'existe pas.

C'est vrai­ment le point de vue géné­ral en Amérique Latine ?

En Argentine, où j'ai grandi, les der­niers Indiens ont été anéan­tis en 1910. Mais pour les Argentins, il n'y a jamais eu d'Indiens en Argentine. L'éducation joue un rôle fon­da­men­tal. Car à l'école, j'ai eu des cours sur les Mayas, sur les Aztèques, mais ce qui s'est passé entre 1500 et aujourd'hui, on n'en sait rien. On par­lait juste des Indiens éduqués, civi­li­sés, inté­grés à la société, c'était dans les pro­grammes sco­laires dans les années 60, 70.

Le titre ori­gi­nal de votre film "Birdwatchers" sou­ligne cet aspect…

En effet, tra­duit en fran­çais cela donne "les gens qui observent les oiseaux". C'est ce qu'a fait l'anthropologie clas­sique avec les Indiens. On les regarde. Mais on ne les connaît pas.

Aujourd'hui, est-ce tou­jours le cas, ou les consciences ont-elles évolué ?

Pas beau­coup, et en Argentine aujourd'hui, beau­coup de rues, de monu­ments, portent les noms des mili­taires qui ont exter­miné les Indiens. Au Brésil, la pro­blé­ma­tique est plus impor­tante, car il y a beau­coup plus d'Indiens, donc elle est plus dif­fi­cile à occul­ter.

Dans un tel contexte, votre film a une place par­ti­cu­lière, et il est peut-être même le pre­mier à abor­der le sujet, du moins dans le cadre d'une fic­tion ?

En effet, il y a déjà eu des docu­men­taires, où l'on voit les choses de l'extérieur, comme un spec­ta­teur. Mais dans le cas des Indiens Guarani, moi, je ne vou­lais pas res­ter dans une posi­tion d'observateur, je vou­lais don­ner à leur point de vue le même niveau que le mien. Ils sont acteurs, je suis le met­teur en scène, nous pou­vions échan­ger ainsi des points de vue, et eux nour­rir leurs rôles avec leur vécu.

Votre film montre l'extrême vio­lence dont ils sont vic­times, le point culmi­nant étant l'assassinat de Nadio. Eux appa­raissent plu­tôt paci­fiques vis-à-vis des Blancs, votre point de vue n'est-il pas là mani­chéen ? 

Je ne suis pas d'accord, ils sont vio­lents entre eux : n'oubliez pas qu'il y a un traître parmi eux, ils le tuent après, donc je montre que les Indiens sont comme ça aussi. Je ne suis pas par­ti­san de façon pro­pa­gan­diste.

Mais vous aler­tez le public quand même…

Oui, mais atten­tion, ce n'est pas pour dire, il y a les pauvres Indiens et nous sommes les méchants Blancs, c'est pour dire : il y a des gens extrê­me­ment inté­res­sants, qui en savent beau­coup plus que nous, et une culture pas­sion­nante, mil­lé­naire qui va dis­pa­raître. Une culture dont on a besoin. C'est ma posi­tion. Avec le fait que j'ai la curio­sité de l'Autre.

Quelle fut la réac­tion des acteurs Guarani à la pre­mière pro­jec­tion ?

Ce fut une expé­rience unique. J'étais à Durados (ville prin­ci­pale du Mato Grosso, ndlr) il y a deux mois pour la pro­jec­tion, on a loué les trois salles de cinéma d'un centre com­mer­cial, et là 350 Indiens étaient pré­sents. C'était la pre­mière fois qu'ils entraient dans un centre com­mer­cial, dans un cinéma, et qu'ils voyaient un film. Ils ont ri tout le temps. Et ce que j'ai lu dans leurs visages quand ils sont sor­tis de la salle, c'est de l'orgueil. Tout ce qu'ils ont vu dans le film, ils l'ont reconnu, c'est leur vie. Mais de le voir ainsi, dif­fusé dans une salle, puis dans d'autres, rem­por­tant des prix, qu'eux-mêmes ont reçus quand j'étais absent... alors ils ont com­mencé à com­prendre ce qu'ils avaient fait.

Quel mes­sage aimeriez-vous que les ensei­gnants retiennent de votre film et fassent pas­ser à leurs élèves ?

On a beau­coup à apprendre des autres, c'est le mes­sage essen­tiel. Et savoir aussi que nos manques, pour les autres, cela n'a aucune valeur. Il faut apprendre à rela­ti­vi­ser. Je vous dis cela d'autant plus que j'ai moi-même été ensei­gnant, ins­ti­tu­teur chez les Indiens, avant que la dic­ta­ture argen­tine ne m'oblige à par­tir. Le thème de l'Autre, à tra­vers eux, est donc un thème fon­da­men­tal pour moi.


*Synopsis : Après le sui­cide de l'un des siens, Nadio, chef d'une tribu Guarani — Kaiowa, décide de dres­ser un cam­pe­ment sur la terre des Blancs. Pour lui, comme pour le cha­man, il s'agit de répa­rer une ter­rible injus­tice : récu­pé­rer les terres dont ils ont été spo­liés autre­fois. L'affrontement semble inévitable.


Pour travailler en classe

L'Agence Cinéma Education met en ligne un mini-site péda­go­gique très com­plet sur le film.

Sandra Ktourza

Vous souhaitez réagir sur cet article :

Open-close

Modération par la rédaction de VousNousIls.

Conformément à la loi relative à l'informatique, aux fichiers et aux libertés, vous disposez d'un droit d'accès, de modification, de rectification et de suppression des données vous concernant. Pour exercer ce droit adressez-vous à CASDEN Banque Populaire, VousNousIls.fr, 91 Cours des roches, Noisiel, 77424 Marne La Vallée Cedex 2.

Vos réactions :

Open-close
Aucune réaction