Laurent Cantet :  »je n’ai pas cherché l’exemplarité »

A l’occasion de la sortie cette semaine de Entre les murs*, Palme d’Or au festival de Cannes, Laurent Cantet, le réalisateur, nous accorde une interview exclusive. Il nous explique que son film, s’il est une incarnation de l’école aujourd’hui, est avant tout une oeuvre cinématographique.

Qu’est-ce qui vous a donné envie de faire ce film ?

Ce qui se passe dans l’école est très peu montré. Celui qui n’est ni enseignant, ni élève, a une vision floue de l’école. De plus, l’école est l’endroit où notre société se fabrique, et la classe de 4e (celle du film ndlr), une classe assez charnière où les élèves commencent à construire une pensée abstraite. Ce qui m’intéressait aussi, c’était de dire que le système de l’école est très complexe, qu’on ne peut en parler de manière idéologique.

Votre film montre-t-il ce système de façon réaliste, ou penche-t-il davantage du côté de la fiction ? Car vos personnages sont quasiment des archétypes, et en même temps très ancrés dans le réel… On oscille sans cesse entre la fiction et la réalité.

C’est ce que je veux faire dans tous mes films. Je travaille avec des acteurs non professionnels, qui ont donc l’expertise du monde que je décris. J’aime bien laisser une part d’improvisation, je capte ainsi des choses que je n’aurais pas pensé écrire.

Mais les personnalités des élèves et du professeur sont tout de même fortement marquées…

On les a fabriquées, on a travaillé durant toute une année scolaire le mercredi après-midi pour préparer le film.

Peut-on dire alors que l’on voit à l’écran une sorte de modèle de ce qu’est une classe aujourd’hui ?

Il y a une incarnation de l’école d’aujourd’hui, mais on n’a jamais cherché l’exemplarité. Ce qui est montré, c’est ce qui peut se passer entre François et une classe, une classe constituée aléatoirement. Je n’ai pas cherché à créer un « panel » lors des ateliers de préparation. Et de toute manière, il se trouve que l’école comprend des archétypes, créés par elle : la forte tête, l’élève effacé, celui qui fait rire tout le monde. Les élèves se conforment en classe au rôle qu’on leur donne, et les acteurs du film sont justement des élèves…

Mais cette incarnation de l’école dans votre film est plutôt sombre. On y voit l’enseignant remis en cause sans cesse dans le sens de sa fonction et l’utilité du savoir qu’il veut apporter : ses élèves lui disent lors d’un cours sur le subjonctif que ça ne sert à rien, Khoumba refuse de lire l’extrait d’Anne Franck…
Oui, mais vous oubliez le moment de lecture d’Esmeralda où tout le monde se concentre. Le film fournit une image assez juste de ce qui se passe à l’école : des moments d’écoute et de transmission, et des moments où rien de marche. La grande difficulté du métier d’enseignant, c’est de gérer l’alternance de ces moments. Les élèves aussi se posent la question : ils doivent mettre du sens dans ce qu’ils apprennent.

Il y a quand même deux moments forts dans le film, lorsqu’Henriette dit en fin d’année à François qu’elle n’a rien appris et lorsqu’Esmeralda lui dit qu’elle a lu La République de Platon. Or elle l’a fait d’elle-même, en dehors de l’école…

Oui, mais parce que peut-être le professeur lui a donné l’envie de se plonger dedans ! Ce qu’il transmet est une base qui va donner à l’élève l’envie d’aller chercher les choses

L’image de l’école qui ressort du film est positive alors ?

Non, non, l’école est aussi une machine à exclure. Souleymane est exclu suite au conseil de discipline, et d’une autre manière Henriette aussi. Elle est absente au monde.

La vision de l’école que vous donnez est donc équilibrée ?

Je n’avais pas de leçon à donner, j’ai voulu faire la radiographie d’une classe, avec des composantes vraies.

On s’interroge aussi sur le rôle du professeur, on est loin d’une transmission traditionnelle du savoir…

Ce n’est pas une nouvelle image ! J’ai eu des enseignants comme François. Ce qui a changé, c’est le public scolaire.

Oui, mais François mise dans le film uniquement sur le dialogue, il cherche sans cesse à nouer un dialogue avec les élèves, on ne le voit jamais faire un cours « magistral ».

Une des conditions de la transmission, c’est avant tout de captiver son auditoire et c’est ce que cherche à faire François. Et autre chose : le film est un film, pas un documentaire qui a envie de montrer la globalité d’une année scolaire. J’ai voulu montrer les moments où la classe devient une sorte de forum où de l’intelligence est en jeu. Il aurait été possible de filmer des cours de grammaire où tout le monde copie, fait un exercice, mais j’ai préféré filmer les moments d’échanges, quand les gamins construisent leur pensée et que le prof intervient pour les y aider. Le film montre deux heures dix de classe, qui sont les moments que l’on a choisi de montrer. L’enjeu du film est de montrer cet espace de démocratie que peut être la classe.

Certains ont d’ailleurs reproché au film de ne privilégier que cet aspect et de réduire la pédagogie à des « joutes verbales ».

François a été confronté à cela aussi, lors de la sortie de son livre. Et moi, j’ai fait un film pour qu’il plaise aux spectateurs. Cela me semblait assez transparent, et je ne pensais pas avoir à l’expliquer. Ce dont j’ai peur, c’est la lecture que pourraient en faire certains. C’est oublier que l’on est au cinéma.

Et vous, auriez-vous aimé avoir François Marin comme professeur de français ?

Ah oui !! J’en ai eu des comme ça, j’aime ces profs qui ont envie de partager leur savoir et je les souhaite à mes enfants. Ce sont les profs dont on se souvient.

 

 

Synopsis : François est un jeune professeur de français dans un collège difficile. Il n’hésite pas à affronter Esmeralda, Souleymane, Khoumba et les autres dans de stimulantes joutes verbales, comme si la langue elle-même était un véritable enjeu. Mais l’apprentissage de la démocratie peut parfois comporter de vrais risques. Librement adapté du livre éponyme de François Bégaudeau, paru chez Gallimard, Verticales 2006.

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