12.09.2008
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Jack Lang : 'L'école me tient à cœur'

Ancien ministre socia­liste de l'Education1, Jack Lang vient de publier « L'école aban­don­née »2. Dans cette lettre ouverte à son suc­ces­seur, Xavier Darcos, il dénonce une entre­prise de « des­truc­tion orga­ni­sée » de l'enseignement public.

Pourquoi une telle attaque en règle ?

L'école est aban­don­née à trois niveaux : le temps de tra­vail, les pro­grammes et les moyens. La sup­pres­sion du samedi matin, par exemple, est un non-sens péda­go­gique. Au total, les enfants vont perdre plus de deux semaines de cours par an. Cette mesure arrange sans doute cer­taines familles. Au moins fallait-il, dès lors, la com­pen­ser en orga­ni­sant des cours le mer­credi matin. Quant aux heures de sou­tien, je n'y crois pas. D'abord parce que c'est à l'intérieur d'une classe que les dif­fi­cul­tés se traitent le plus effi­ca­ce­ment. Par ailleurs, per­sonne ne sait où les caser. Entre midi et deux heures, les enfants sont fati­gués. Après l'école, ils sou­haitent ren­trer chez eux. Et l'on s'aperçoit déjà que ces deux heures risquent de s'enliser dans le sable. Pour aider les élèves, il ne fal­lait pas allé­ger les horaires, mais les effec­tifs des classes pour per­mettre aux maîtres d'effectuer un tra­vail sur mesure.

Officiellement, le taux d'encadrement des élèves n'est pour­tant pas en baisse. Il serait même meilleur...

C'est une contre-vérité. Le der­nier gou­ver­ne­ment Chirac avait sup­primé 80.000 postes ou emplois, aux­quels s'ajoutent envi­ron 20.000 postes de pro­fes­seurs ou d'assistants depuis un an et demi. Il s'agit d'une pro­gram­ma­tion plu­ri­an­nuelle de des­truc­tion d'emplois. Les sta­tis­tiques sont trom­peuses, puisqu'elles s'appuient sur des moyennes arti­fi­ciel­le­ment basses. Elles incluent, par exemple, les ensei­gne­ments assu­rés devant 10 élèves en latin ou en grec, quand ces matières sub­sistent, ou dans cer­taines langues vivantes.

Vous dénon­cez aussi l'abandon des maîtres.

Une des grandes fautes, parmi d'autres, du nou­veau pro­gramme, c'est d'avoir fait qua­si­ment dis­pa­raître toute ins­truc­tion concrète pour l'enseignement de la lec­ture et de l'écriture. C'est inima­gi­nable ! Comment, en CP et en CE1, la République peut-elle ne don­ner aucun conseil pra­tique aux maîtres ? La seule recom­man­da­tion est de se repor­ter à un bon manuel ! A cela s'ajoute le pro­jet révol­tant de quasi-disparition de la for­ma­tion pro­fes­sion­nelle. L'enseignement va donc deve­nir une des rares pro­fes­sions aux­quelles on accè­dera sans la moindre pré­pa­ra­tion pra­tique. Je suis moi-même pro­fes­seur d'université. Mais si l'on me deman­dait d'apprendre à lire et à écrire à un enfant, j'en serais rigou­reu­se­ment inca­pable !

Vous por­tiez pour­tant un regard plu­tôt bien­veillant sur Xavier Darcos, quand il a pris ses fonc­tions...

Xavier Darcos est un homme intel­li­gent, fin et cultivé. Mais toutes ces qua­li­tés consti­tuent autant de cir­cons­tances aggra­vantes. Comment peut-on, alors que l'on a été soi-même ensei­gnant, entre­prendre une telle action de désta­bi­li­sa­tion de l'école ? Après y avoir bien réflé­chi, je pense qu'il agit en bon sol­dat, pour maquiller le désen­ga­ge­ment de l'Etat et affai­blir les ser­vices publics, au pro­fit du mar­ché. Car, fina­le­ment, même si le ministre pré­tend le contraire, les écoles pri­vées et les orga­nismes pri­vés de sou­tien sco­laire s'en trou­ve­ront indi­rec­te­ment ren­for­cés.

N'entre-t-il pas dans votre réqui­si­toire une part d'amertume per­son­nelle ?

Aucune amer­tume. Simplement de la colère. L'école me tient à coeur. Je suis triste pour les enfants que l'on traite l'école de la République avec ce cynisme. Si Xavier Darcos le vou­lait, il pour­rait rec­ti­fier le tir et appor­ter des amé­lio­ra­tions. Je serais alors le pre­mier à l'en féli­ci­ter. Même si je sais très bien qu'il est tou­jours plus rapide et plus facile de détruire que de recons­truire.

Propos recueillis par Patrick Lallemant

(1) du 03/04/1992 au 29/03/1993 et du 27/03/2000 au 05/05/2002


(2) « L'école aban­don­née », Ed. Calmann-Lévy, 130 pages, 8€ 


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