25.07.2008
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Dany-Robert Dufour : « Résister grâce à la pensée critique »

Dany-Robert Dufour est pro­ba­ble­ment l'un de ces pro­fes­seurs que l'on n'oublie jamais lorsque l'on a été son étudiant. Habité par des idéaux, ce pas­sionné par l'enseignement œuvre sans relâche pour aider ses étudiants à déve­lop­per leur esprit cri­tique. Portrait d'un acteur de Mai 68.

Dany-Robert Dufour, phi­lo­sophe1 et pro­fes­seur de sciences de l'éducation depuis de longues années à l'Université Vincennes-St Denis, se rap­pelle Mai 68 avec une pointe de regret. « Vincennes a été créée juste après 68 afin d'isoler la contes­ta­tion. Au même moment, c'est ici que se sont concep­tua­li­sées les pra­tiques sociales inno­vantes dans tous les domaines. Cela a fonc­tionné jusqu'en 1980, l'année du démé­na­ge­ment forcé. Aujourd'hui, l'état d'esprit de Mai 68 n'est plus pré­sent », raconte-t-il. Progressivement, les anciens étudiants à la recherche de théo­ri­sa­tion et d'intelligibilité par rap­port à leurs pra­tiques sociales inno­vantes ont déserté l'université qui s'est nor­ma­li­sée et s'est mise à accueillir des bache­liers de sec­teurs défa­vo­ri­sés sans capi­tal cultu­rel. « Mais c'était très inté­res­sant parce qu'ils étaient libres par rap­port aux modèles de pen­sée clas­sique, jusqu'au moment où l'université a dû jouer un rôle social d'accueil de jeunes en déshé­rence ».

En 68, au moment où la jeu­nesse s'est révol­tée contre l'ancien capi­ta­lisme, « nous sommes pas­sés à un capi­ta­lisme déré­gulé, un peu anar­chiste et liber­taire, qui a vu tout le pro­fit qu'il pou­vait tirer de ce mou­ve­ment pour s'imposer face au capi­ta­lisme patriar­cal et auto­ri­taire ». Ce capi­ta­lisme a eu l'intelligence d'intégrer un cer­tain nombre de don­nées de 68, dont la contes­ta­tion de la figure du maître et la dés­ins­ti­tu­tion­na­li­sa­tion de l'école et la famille. « Face à cela, mon métier c'est de main­te­nir une pen­sée cri­tique », ajoute-t-il.

Résister à l'évolution du métier

A la ques­tion « avez-vous tou­jours voulu ensei­gner ? », Dufour, citant Beckett, répond « Bon qu'à ça ! ». « J'aime voir pétiller l'oeil de mes étudiants lorsqu'ils sai­sissent des ins­tru­ments cri­tiques per­met­tant de com­prendre les ques­tions actuelles ». Le métier évolue, mais Dany-Robert Dufour résiste. Certains de ses col­lègues aban­donnent le cours magis­tral, pen­sant qu'il impose le savoir et le pou­voir de l'enseignant. Lui n'a jamais cédé. « La ten­dance à apprendre en s'amusant, la liberté de cha­cun de s'exprimer remet en ques­tion voire tue la pen­sée cri­tique. Penser et arti­cu­ler sa pen­sée est dif­fi­cile, tout comme sou­te­nir son point de vue. Il faut savoir pra­ti­quer l'art cri­tique et la dis­cus­sion. La démo­cra­tie c'est faire en sorte que cha­cun puisse pen­ser en son nom et sou­te­nir publi­que­ment sa pen­sée. Le cours magis­tral ne s'oppose pas au déve­lop­pe­ment d'une pen­sée cri­tique. J'ai des choses à trans­mettre et j'attends des étudiants qu'ils me donnent leur point de vue cri­tique. C'est à cette fonc­tion que cor­res­pond l'université : pro­duc­tion et repro­duc­tion du tra­vail intel­lec­tuel ».

Quelle alter­na­tive face à la sou­mis­sion au « divin mar­ché » ?

Pour Dany-Robert Dufour, la société est gou­ver­née par une nou­velle reli­gion : le « divin mar­ché2 », dont le prin­ci­pal com­man­de­ment est : tu peux vou­loir ce que tu veux, le mar­ché te le four­nira. « Ceux qui pensent réa­li­ser leur ego à par­tir de la satis­fac­tion de leurs appé­tences ne savent pas à quel point ils entrent dans de grands trou­peaux de consom­ma­teurs dont le désir est for­maté ; par ailleurs, cette invi­ta­tion per­ma­nente à l'expression directe des pas­sions sature l'espace public de tristes exploits, c'est ce qu'on voit à l'école avec le déve­lop­pe­ment expo­nen­tiel des "inci­vi­li­tés" pro­duites par ceux qui ne savent plus se contrô­ler ». La solu­tion ? « Rétablir une ins­tance de régu­la­tion morale, mais pas au sens mora­li­sant ou reli­gieux du terme. Chacun, afin de ne pas deve­nir l'esclave de ses pas­sions, doit pou­voir inter­po­ser la déli­bé­ra­tion cri­tique. Notre géné­ra­tion ne sait pas assez à quel point son com­bat de 68 a contri­bué à ce capi­ta­lisme basé sur la libé­ra­tion des pas­sions et des pul­sions. Il faut résis­ter par la pen­sée cri­tique ».

Warda Mohamed

(1) Dany-Robert Dufour est, depuis 2004, direc­teur de pro­gramme au Collège inter­na­tio­nal de phi­lo­so­phie.
(2) « Le Divin Marché : La révo­lu­tion cultu­relle libé­rale », par Dany-Robert Dufour (Edition Denoël, octobre 2007)


Dany-Robert Dufour en cinq dates

1947 : Naissance en juillet à Revigny (Meuse) dans une famille de forains
1961 : Son frère aîné lui fait décou­vrir la pen­sée savante (théâtre, lit­té­ra­ture, pein­ture, musique, phi­lo­so­phie…) 1976 : Docteur de troi­sième cycle en Sciences de l'éducation à l'Université Paris 8 après avoir reçu la men­tion très bien ainsi que les féli­ci­ta­tions du jury


1985 : Docteur d'Etat ès lettres et sciences humaines
2004 : Devient Directeur de pro­gramme au Collège inter­na­tio­nal de philosophie

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