06.04.2007
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Lorànt Deutsch : La Fontaine est un vrai héros

A l'occasion de la sor­tie du film Jean de la Fontaine, le défi*, de Daniel Vigne, Lorànt Deutsch, qui incarne le fabu­liste, nous explique pour­quoi La Fontaine est pour lui un véri­table héros.

Peut-on dire que ce film "rend jus­tice" à La Fontaine, tout d'abord parce qu'il s'agit du pre­mier film qui lui est consa­cré, et ensuite parce que ce film nous donne une image de lui très loin de celle, un peu mièvre, que l'on a habi­tuel­le­ment ?

En effet, il n'a jamais été incarné au cinéma. Et il y a une mécon­nais­sance de son oeuvre liée au fait que l'on pense que les Fables ne s'adressent qu'aux enfants. Or elles s'adressent à de toutes autres per­sonnes. Elles sont des textes sub­ver­sifs, enga­gés, des pam­phlets, des textes empreints d'une vigi­lance extrême par rap­port à l'époque, c'est-à-dire la prise de pou­voir par Louis XIV, qui n'est autre qu'un tueur et qui va écar­ter tous ceux qui le gênent. Tout sera au ser­vice du roi. En plus, ce roi n'est pas par­ti­cu­liè­re­ment doté d'une grande intel­li­gence. Il va éteindre les feux de la Renaissance, dont La Fontaine est l'héritier. Cette France riche, bouillon­nante, va s'éteindre avec Louis XIV. Tous les grands auteurs, Molière, Racine, Boileau… iront lui man­ger dans la main. Tous, sauf un : La Fontaine. Il res­tera fidèle à Fouquet, avec les risques que cela com­porte. La Fontaine est un vrai héros, un D'Artagnan de la plume, digne d'incarnation au cinéma !

Les Fables s'adressent donc plu­tôt aux adultes, il est vrai que l'on connaît fina­le­ment assez peu de fables sur les douze livres qui les com­posent…

C'est vrai, elles s'adressent aux adultes, même si les ani­maux qui y sont pré­sents plaisent aux enfants. Car par le tru­che­ment des ani­maux, en réa­lité La Fontaine avance mas­qué. Ce n'est pas un hasard s'il choi­sit le loup ou le lion pour par­ler du roi, ou la cou­leuvre et le ser­pent pour par­ler de Colbert…

En lisant le scé­na­rio, avez-vous eu immé­dia­te­ment de la sym­pa­thie pour La Fontaine, de l'admiration ?

J'ai tout d'abord été sur­pris ! J'ai aimé les Fables à l'école, c'était impor­tant pour l'expression et pour com­men­cer à me sen­tir un peu comé­dien dans l'âme, mais j'ignorais l'importance de cette dimen­sion poli­tique. La Fontaine a mené un véri­table com­bat poli­tique, on est très loin de l'image par­fois un peu mièvre que le public peut avoir de lui. En tant qu'artiste, je me retrouve tout à fait en lui, car il met l'Art au-dessus de tout. Par ailleurs, il a com­pris que l'artiste ne doit pas s'engager ouver­te­ment. La Fontaine avance mas­qué à tra­vers les ani­maux de ses Fables, c'est grâce à cette dis­tance qu'il peut agir.

S'exprimer par méta­phore ou sym­bole est donc plus effi­cace ?

Oui, sur­tout à cette époque ! Car cri­ti­quer ouver­te­ment Louis XIV, c'était l'exil garanti. La marge de manoeuvre était très étroite.

Malgré tout, La Fontaine se met en dan­ger et affronte cou­ra­geu­se­ment Colbert, et dans le film, le fabu­liste est même menacé phy­si­que­ment…

L'affrontement entre les deux hommes a été volon­tai­re­ment exa­géré dans le film. Mais il est vrai que La Fontaine a été menacé phy­si­que­ment, et que Colbert le fai­sait suivre. Malgré le dan­ger, le fabu­liste est resté fidèle à son mécène, Fouquet, alors que tous ses pro­té­gés l'avaient aban­donné pour se tour­ner vers Louis XIV. Il a été ser­vi­teur pen­dant vingt ans, a connu la misère, s'est isolé, coupé de Racine, de Boileau, pour avoir défendu jusqu'au bout ses convic­tions, et ne pas avoir mangé dans la main du roi. C'est un per­son­nage magni­fique, plein de panache, il n'y a qu'au cinéma qu'on voit des mecs comme ça !

De plus, c'est un per­son­nage qui se range du côté du peuple et des oppri­més, ce qu'on voit très bien dans le film.

En effet, c'est un homme du peuple, du ter­roir. On le voit dans le film buvant à la taverne, défen­dant les gueux, cour­ti­sant les gri­settes, et pro­tégé par les femmes du monde. La Fontaine évite Versailles, il fré­quente les salons à Paris, tenus par les femmes, Mme de Sévigné, Mme de la Sablière, qui vont jouer un rôle majeur au 17e siècle pour défendre les oppri­més.

Pour incar­ner l'esprit du 17e siècle, la langue joue un rôle essen­tiel. Comment vous êtes-vous pré­paré pour par­ler la langue de l'époque ?

J'ai dû éviter deux écueils : tout d'abord ne pas par­ler avec ma tchatche d'aujourd'hui, et ensuite ne pas me croire non plus sur scène. La langue quo­ti­dienne de l'époque n'est pas celle du réper­toire clas­sique. Pour me pré­pa­rer, j'ai tra­vaillé avec Jean-Laurent Cochet, le plus grand spé­cia­liste fran­çais de La Fontaine. J'ai ainsi appris que La Fontaine ne décla­mait pas ses fables, qu'elles étaient faites pour être lues dans la rue, pas pour la scène. On peut me repro­cher de ne pas user d'une dic­tion très mar­quée dans le film lorsque je récite des extraits de fables, mais si je l'avais fait, cela aurait été faux. Les Fables sont quelque chose de très quo­ti­dien.

On a l'impression jus­te­ment en voyant le film que les plus grands génies lit­té­raires du siècle étaient pro­fon­dé­ment ancrés dans la réa­lité : on voit à plu­sieurs reprises La Fontaine, Boileau, Racine et Molière se retrou­ver dans une taverne pour boire, jouer aux cartes et s'amuser avec les femmes.

Oui, et cette image est tout à fait juste his­to­ri­que­ment : La Fontaine, Boileau, Racine et Molière rou­laient sous les tables, et per­daient des for­tunes aux cartes. Et la Fontaine était un cou­reur de jupons… Mais c'est dans ce tumulte qu'ils ont écrit leurs chefs-d'oeuvre. Oui, les plus grands chefs-d'oeuvre de la lit­té­ra­ture fran­çaise.

Est-ce que pour vous, le 17e siècle est l'âge d'or de la lit­té­ra­ture fran­çaise ?

Oui, les grands auteurs du 17e siècle sont des modèles abso­lus. D'ailleurs, lorsque vous pas­sez un concours pour être comé­dien, on vous demande de réci­ter un texte clas­sique et une fable… On a du mal à ima­gi­ner ces génies faits de chair et de sang, de vice et d'envie. Et quand on les incarne, ça fait un peu peur, on craint d'écorner leur image.

Vous qui inter­pré­tez– brillamment-La Fontaine, pouvez-vous nous dire quelle est votre fable pré­fé­rée ?

A cause de ma taille assez petite, j'apprécie la morale "on a tou­jours besoin d'un plus petit que soi", qui vient de la fable Le Lion et le Rat. J'ai trouvé en quelque sorte une rai­son d'être grâce à La Fontaine.


 


 



*Synopsis : Paris, 5 sep­tembre 1661 : Fouquet, le puis­sant conseiller du roi, est arrêté sur ordre de Colbert; le jeune Louis XIV devient le seul maître. Alors que les autres artistes, reniant leur ami­tié, se pré­ci­pitent au ser­vice du monarque tout puis­sant, un homme se lève pour affir­mer son sou­tien au sur­in­ten­dant déchu, le poète Jean de La Fontaine. Colbert se jure alors de faire plier le rebelle, seul artiste du royaume à situer son art au-dessus du Roi. La Fontaine, même dans la misère, ne renon­cera jamais à ses convic­tions. Il résiste et écrit les Fables, pam­phlets assas­sins contre un régime des­po­tique en pleine déca­dence.


Pour travailler en classe

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Propos recueillis par Sandra Ktourza

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