Lorànt Deutsch : La Fontaine est un vrai héros

L’invité

A l’occasion de la sortie du film Jean de la Fontaine, le défi*, de Daniel Vigne, Lorànt Deutsch, qui incarne le fabuliste, nous explique pourquoi La Fontaine est pour lui un véritable héros.

Peut-on dire que ce film « rend justice » à La Fontaine, tout d’abord parce qu’il s’agit du premier film qui lui est consacré, et ensuite parce que ce film nous donne une image de lui très loin de celle, un peu mièvre, que l’on a habituellement ?

En effet, il n’a jamais été incarné au cinéma. Et il y a une méconnaissance de son oeuvre liée au fait que l’on pense que les Fables ne s’adressent qu’aux enfants. Or elles s’adressent à de toutes autres personnes. Elles sont des textes subversifs, engagés, des pamphlets, des textes empreints d’une vigilance extrême par rapport à l’époque, c’est-à-dire la prise de pouvoir par Louis XIV, qui n’est autre qu’un tueur et qui va écarter tous ceux qui le gênent. Tout sera au service du roi. En plus, ce roi n’est pas particulièrement doté d’une grande intelligence. Il va éteindre les feux de la Renaissance, dont La Fontaine est l’héritier. Cette France riche, bouillonnante, va s’éteindre avec Louis XIV. Tous les grands auteurs, Molière, Racine, Boileau… iront lui manger dans la main. Tous, sauf un : La Fontaine. Il restera fidèle à Fouquet, avec les risques que cela comporte. La Fontaine est un vrai héros, un D’Artagnan de la plume, digne d’incarnation au cinéma !

Les Fables s’adressent donc plutôt aux adultes, il est vrai que l’on connaît finalement assez peu de fables sur les douze livres qui les composent…

C’est vrai, elles s’adressent aux adultes, même si les animaux qui y sont présents plaisent aux enfants. Car par le truchement des animaux, en réalité La Fontaine avance masqué. Ce n’est pas un hasard s’il choisit le loup ou le lion pour parler du roi, ou la couleuvre et le serpent pour parler de Colbert…

En lisant le scénario, avez-vous eu immédiatement de la sympathie pour La Fontaine, de l’admiration ?

J’ai tout d’abord été surpris ! J’ai aimé les Fables à l’école, c’était important pour l’expression et pour commencer à me sentir un peu comédien dans l’âme, mais j’ignorais l’importance de cette dimension politique. La Fontaine a mené un véritable combat politique, on est très loin de l’image parfois un peu mièvre que le public peut avoir de lui. En tant qu’artiste, je me retrouve tout à fait en lui, car il met l’Art au-dessus de tout. Par ailleurs, il a compris que l’artiste ne doit pas s’engager ouvertement. La Fontaine avance masqué à travers les animaux de ses Fables, c’est grâce à cette distance qu’il peut agir.

S’exprimer par métaphore ou symbole est donc plus efficace ?

Oui, surtout à cette époque ! Car critiquer ouvertement Louis XIV, c’était l’exil garanti. La marge de manœuvre était très étroite.

Malgré tout, La Fontaine se met en danger et affronte courageusement Colbert, et dans le film, le fabuliste est même menacé physiquement…

L’affrontement entre les deux hommes a été volontairement exagéré dans le film. Mais il est vrai que La Fontaine a été menacé physiquement, et que Colbert le faisait suivre. Malgré le danger, le fabuliste est resté fidèle à son mécène, Fouquet, alors que tous ses protégés l’avaient abandonné pour se tourner vers Louis XIV. Il a été serviteur pendant vingt ans, a connu la misère, s’est isolé, coupé de Racine, de Boileau, pour avoir défendu jusqu’au bout ses convictions, et ne pas avoir mangé dans la main du roi. C’est un personnage magnifique, plein de panache, il n’y a qu’au cinéma qu’on voit des mecs comme ça !

De plus, c’est un personnage qui se range du côté du peuple et des opprimés, ce qu’on voit très bien dans le film.

En effet, c’est un homme du peuple, du terroir. On le voit dans le film buvant à la taverne, défendant les gueux, courtisant les grisettes, et protégé par les femmes du monde. La Fontaine évite Versailles, il fréquente les salons à Paris, tenus par les femmes, Mme de Sévigné, Mme de la Sablière, qui vont jouer un rôle majeur au 17e siècle pour défendre les opprimés.

Pour incarner l’esprit du 17e siècle, la langue joue un rôle essentiel. Comment vous êtes-vous préparé pour parler la langue de l’époque ?

J’ai dû éviter deux écueils : tout d’abord ne pas parler avec ma tchatche d’aujourd’hui, et ensuite ne pas me croire non plus sur scène. La langue quotidienne de l’époque n’est pas celle du répertoire classique. Pour me préparer, j’ai travaillé avec Jean-Laurent Cochet, le plus grand spécialiste français de La Fontaine. J’ai ainsi appris que La Fontaine ne déclamait pas ses fables, qu’elles étaient faites pour être lues dans la rue, pas pour la scène. On peut me reprocher de ne pas user d’une diction très marquée dans le film lorsque je récite des extraits de fables, mais si je l’avais fait, cela aurait été faux. Les Fables sont quelque chose de très quotidien.

On a l’impression justement en voyant le film que les plus grands génies littéraires du siècle étaient profondément ancrés dans la réalité : on voit à plusieurs reprises La Fontaine, Boileau, Racine et Molière se retrouver dans une taverne pour boire, jouer aux cartes et s’amuser avec les femmes.

Oui, et cette image est tout à fait juste historiquement : La Fontaine, Boileau, Racine et Molière roulaient sous les tables, et perdaient des fortunes aux cartes. Et la Fontaine était un coureur de jupons… Mais c’est dans ce tumulte qu’ils ont écrit leurs chefs-d’œuvre. Oui, les plus grands chefs-d’œuvre de la littérature française.

Est-ce que pour vous, le 17e siècle est l’âge d’or de la littérature française ?

Oui, les grands auteurs du 17e siècle sont des modèles absolus. D’ailleurs, lorsque vous passez un concours pour être comédien, on vous demande de réciter un texte classique et une fable… On a du mal à imaginer ces génies faits de chair et de sang, de vice et d’envie. Et quand on les incarne, ça fait un peu peur, on craint d’écorner leur image.

Vous qui interprétez- brillamment-La Fontaine, pouvez-vous nous dire quelle est votre fable préférée ?

A cause de ma taille assez petite, j’apprécie la morale « on a toujours besoin d’un plus petit que soi », qui vient de la fable Le Lion et le Rat. J’ai trouvé en quelque sorte une raison d’être grâce à La Fontaine.


 


 



*Synopsis : Paris, 5 septembre 1661 : Fouquet, le puissant conseiller du roi, est arrêté sur ordre de Colbert; le jeune Louis XIV devient le seul maître. Alors que les autres artistes, reniant leur amitié, se précipitent au service du monarque tout puissant, un homme se lève pour affirmer son soutien au surintendant déchu, le poète Jean de La Fontaine. Colbert se jure alors de faire plier le rebelle, seul artiste du royaume à situer son art au-dessus du Roi. La Fontaine, même dans la misère, ne renoncera jamais à ses convictions. Il résiste et écrit les Fables, pamphlets assassins contre un régime despotique en pleine décadence.

Pour travailler en classe

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