16.10.2006

L'école pour tous d'Eric Rochant : L'univers de l'éducation est propre à la comédie d'imposture

Eric Rochant est le réa­li­sa­teur de L'Ecole pour tous (en salles mer­credi), comé­die hila­rante, co-écrite avec Mara Goyet, dont le per­son­nage prin­ci­pal est un faux prof ! Jahwad, 30 ans, bac moins 8, recher­ché par la police, prend la place d'un pro­fes­seur agrégé dans un col­lège dif­fi­cile.…  Eric Rochant nous explique le choix du sujet de son film et nous livre sa vision propre de l'éducation.

Pourquoi avoir choisi de faire un film sur le monde de l'enseignement, et plus par­ti­cu­liè­re­ment dans un col­lège dif­fi­cile ?

Je n'ai pas voulu faire un film sur le monde de l'enseignement au départ. Je vou­lais faire une comé­die. Les meilleures comé­dies se passent pour moi dans des milieux mar­qués par une situa­tion un peu cruelle. La comé­die est le vrai théâtre de la cruauté. C'est le seul endroit où l'on puisse par­ler sérieu­se­ment de la cruauté. Sinon, c'est trop angois­sant. Par ailleurs, les comé­dies d'imposture sont pour moi les plus amu­santes Or aujourd'hui, il existe une véri­table cruauté du sta­tut de prof. Et la comé­die per­met d'aborder la situa­tion de front en révé­lant tous les aspects cruels de la situa­tion.

Qu'entendez-vous par cruauté du sta­tut de prof et en quoi se prête-t-il à une comé­die d'imposture?

Ce sta­tut est lié à un retour­ne­ment des valeurs. Quand j'étais au lycée à la fin des années 70, j'ai souf­fert d'un abus auto­rité de la part des ensei­gnants. Je garde un très mau­vais sou­ve­nir du lycée, où je me suis énor­mé­ment ennuyé et où nous subis­sions vrai­ment une auto­rité arbi­traire. Or aujourd'hui, c'est l'inverse : on peut avoir l'impression que par­fois, ce sont les profs qui sont sou­mis à l'autorité des élèves. Et ils n'arrivent pas à ren­ver­ser le sys­tème. Je me suis donc saisi de cette situa­tion pour en faire une comé­die. Et plus pré­ci­sé­ment une comé­die d'imposture... Le monde de l'éducation est actuel­le­ment un uni­vers propre à l'imposture. Je m'explique : Jahwad, étant donné qu'il n'est pas prof, est nul. Or étant donné qu'il est nul, il est à peu près comme cer­tains autres profs qui en ZEP n'y arrivent pas. Mais ce n'est pas de leur faute : ils ne sont abso­lu­ment pas for­més pour.

Vos per­son­nages, à part Jahwad jus­te­ment, semblent bien réels. Le film offre une sacrée gale­rie de por­traits, tous ceux que l'on peut ren­con­trer au col­lège...

En effet, je les ai tous eus ces profs-là ! Hurlants, dépres­sifs, carac­té­riels, inexis­tants, sou­mis, baba cool... sans oublier les bons profs. Comme le film est une comé­die, j'essaye de trou­ver les pro­fils les plus drôles.

Et les élèves, plus vrais que nature, com­ment les avez-vous choi­sis ?

S'agit-il d'une vraie classe ? Non, il ne s'agit pas d'une vraie classe, mais de vrais élèves, choi­sis parmi 500 can­di­dats. Le cas­ting fut très dif­fi­cile, j'ai pris les plus cha­ris­ma­tiques, je vou­lais que la classe existe vrai­ment, que chaque élève soit inté­res­sant à fil­mer, soit un vrai per­son­nage.

Revenons au per­son­nage prin­ci­pal. Quelle a été votre source d'inspiration pour ima­gi­ner Jahwad ?

Je n'ai pas vrai­ment eu une source d'inspiration. J'ai par contre beau­coup réflé­chi au per­son­nage, que je vou­lais abso­lu­ment drôle et tou­chant. Un petit voyou, pas un vrai méchant, une petite racaille au coeur tendre. Et sur­tout, un véri­table cancre, qui ne peut acqué­rir le niveau d'un prof, mais peut en res­sen­tir les émotions. Il se prend à son propre piège et peu à peu se sent cou­pable de ne pas appor­ter quelque chose à ses élèves. Il révise un mois pour leur faire un cours conve­nable ! Il devient qua­si­ment un "cli­ché" de l'enseignant.

Mara Goyet a tra­vaillé avec vous sur le scé­na­rio. Que vous a apporté sa contri­bu­tion ?

Elle a une vision très caus­tique, très lucide du métier, qu'elle décrit dans son livre avec grand humour. Elle dénonce le fait que le prof est un peu sou­mis aux élèves et finit par essayer de leur res­sem­bler, deve­nant par­fois même un "prof copain". Or cela sent la déma­go­gie : j'ai poussé au bout la situa­tion. On prend Jahwad pour un prof démago, qui essaye à tout prix de res­sem­bler à ses élèves et de par­ler comme eux. Le comique bien sûr, c'est qu'il est réel­le­ment comme eux ! Mais cette image le conforte dans son impos­ture : il est un mau­vais prof, qui plus est démago. C'est un pro­fil typique. Donc il est légi­timé aux yeux des autres. D'ailleurs, quand il essaye d'expliquer qu'il n'est pas prof, per­sonne ne le croit !

Votre film valo­rise néan­moins beau­coup la connais­sance de l'enseignant. Jahwad est inca­pable de faire un cours de fran­çais, il ne maî­trise pas le savoir néces­saire. Est-ce que pour vous, l'enseignant est avant tout un pas­seur de savoir ?

Absolument. Faire par­ta­ger la jouis­sance du savoir, c'est le rôle du pro­fes­seur. Et cela implique aussi de la pas­sion. Je me sou­viens encore d'un pro­fes­seur extra­or­di­naire que j'ai eu en CE2. Il réus­sis­sait à inté­res­ser tout le monde à toutes les matières. Il avait mis au point une méthode assez révo­lu­tion­naire qui consis­tait à jouer ses cours dans de petits sketchs. Par exemple en his­toire, au lieu de réci­ter, un élève jouait François 1er, un autre, à par­tir du cours, recons­ti­tuait ce que pou­vait dire un pay­san du Moyen Age. Et pour assi­mi­ler les maths, on jouait à la mar­chande... J'ai eu aussi un ensei­gnant de lettres extra­or­di­naire en 1ère, qui nous a tel­le­ment com­mu­ni­qué sa pas­sion, que j'ai lu toute la Recherche du temps perdu avant le bac de fran­çais.

Malgré tout, si Jahwad manque de savoir, il a un rela­tion­nel excep­tion­nel avec les élèves... Pour être un bon prof, le savoir ne suf­fit pas, il faut aussi une dose de "fee­ling" ?

Pour moi, c'est avant tout un rap­port de séduc­tion. Inconscient cer­tai­ne­ment, mais tout se joue dans la séduc­tion. Qui émane d'ailleurs sou­vent des ensei­gnants très brillants. Les meilleurs ensei­gnants sont "élitistes", dans le bon sens du terme. Et élitistes pour tout le monde, ce qui ne signi­fie nul­le­ment qu'ils sont mépri­sants ou cas­sants. L'élitisme est vrai­ment très impor­tant : je vais vous don­ner un exemple concret. J'ai moi-même pra­ti­qué cet élitisme lors du tour­nage du film avec les jeunes qui jouaient les élèves. Certains d'entre eux sont des élèves dif­fi­ciles. Or pour ce film, ils ont tra­vaillé avec achar­ne­ment : ils ont été sen­sibles à l'exigence de rigueur du tour­nage. Et le résul­tat est là. Du coup j'ai un regard extrê­me­ment posi­tif sur eux.

Et dans votre film, existe-t-il un modèle de pro­fes­seur idéal ?

Le film le sug­gère : c'est Pivoine. Elle fait preuve d'exigence, elle reproche par exemple à Jahwad de vou­loir par­ler comme ses élèves, de leur faire étudier un tract syn­di­cal plu­tôt qu'un texte littéraire...


Sandra Ktourza