Barbara Lefebvre, professeur d’histoire-géographie en ZEP, co-auteur des Territoires perdus de la République.

La seconde Intifada a entraîné dans son sillage la multiplication des actes antisémites en France. Cette haine cultivée dans les cités des grandes agglomérations se propage à la sphère scolaire. Comme une dizaine de professeurs de la région parisienne, Barbara Lefebvre a souhaité lever le voile sur cette réalité qui dérange.

Barbara Lefebvre, professeur d'histoire-géographie en ZEP, co-auteur des Territoires perdus de la République.

Barbara Lefebvre, professeur d’histoire-géographie en ZEP, co-auteur des Territoires perdus de la République.

Comment est née l’idée d’écrire cet ouvrage ?

Ce livre est né de la rencontre d’enseignants travaillant dans des établissements sensibles, confrontés aux mêmes difficultés, à des dérives racistes et antisémites, comme la remise en question de la Shoah en classe. C’est l’aboutissement d’un ras-le-bol qui dure depuis dix ans : ras-le-bol de l’impunité, de l’abandon de la hiérarchie scolaire et du silence coupable des parents. L’initiative de rassembler ces témoignages convergents a été prise en janvier 2002 et le livre a été rédigé au printemps suivant, au moment du pic d’actes antisémites en France.

A quand remontent ces agissements antisémites ?

La guerre du Golfe, qui a mobilisé les élèves arabes contre le “monde occidental”, a été le déclencheur. Les accords d’Oslo en 1993, les ont mobilisés contre Israël. Le 11 septembre a cristallisé le tout.

En cinq ans d’enseignement en ZEP, dans quelle mesure avez-vous subi ou été témoin d’actes ou de propos antisémites ?

En 1999, en Seine-Saint-Denis, j’ai été la cible d’une inscription antisémite, en classe. Dans l’établissement où j’enseigne depuis trois ans, dans les Hauts-de-Seine, le climat a été dégradé par le discours prosélyte et négationniste de deux surveillants, qui ont été déplacés vers d’autres collèges. Avec le début de la deuxième Intifada, certains d’entre eux se sont mis à dire aux élèves agitateurs que j’étais juive. Ce travail de sape à mon égard est antérieur à la parution du livre, et n’a pas évolué depuis. Les insultes comme “les Juifs, c’est tous des bâtards” ou “voilà la sale race” sont devenues monnaie courante. Dans mon collège, il n’y a pas un seul élève juif, et pourtant, c’est l’insulte de base pour des élèves influencés par un discours de haine qui sévit dans les banlieues sensibles, et qui déteint à l’école. Ces élèves n’ont aucune connaissance géopolitique, ne savent même pas où est Ramallah…

En tant que professeur d’histoire, avez-vous été confrontée à des propos négationnistes ?

Non, jamais. C’est lié à la façon d’enseigner… De toute façon, il m’est impossible de débattre avec l’idéologie, qui se situe à l’opposé des sources rationnelles et vérifiées qui fondent l’Histoire. Pour enseigner, je me base sur la méthode, la rationalité et sur une approche historique des faits. Au moment d’étudier la Première guerre mondiale, et bien que ce ne soit pas obligatoire dans le programme, je tiens à évoquer le génocide arménien. Cela me paraît essentiel pour aborder la notion de crime de masse avant d’étudier la Shoah quelques semaines plus tard.

Quelles réactions ce livre a-t-il suscitées dans la communauté enseignante ?

Des réactions nombreuses, positives mais aussi alarmées. Des enseignants se sont rendu compte qu’ils n’étaient pas isolés face à de tels agissements. Depuis, on nous interpelle, on nous demande que faire pour que ça cesse. Il faudrait faire pression sur les dirigeants (chefs d’établissement comme membres du ministère de l’Education nationale) pour que des décisions venant d’en haut soient prises. En plus de l’impunité zéro, il faudrait une parole ministérielle et un geste fort, comme la révocation de l’arrêt du Conseil d’Etat concernant le port du foulard dans les établissements publics. Depuis cette décision, en 1989, tout se négocie, tout se discute. Je ne suis pas une intégriste de la laïcité, je suis simplement contre la laïcité plurielle.

Pourtant, Les territoires perdus de la République n’a pas connu l’écho escompté…

Bizarrement, ce livre n’a bénéficié d’aucun écho chez les syndicats ni au ministère de l’Education nationale. Aucune fédération de parents d’élèves n’a réagi, alors qu’il y a des cas d’élèves harcelés ou ostracisés. Et dans mon établissement, personne n’en a parlé, ça n’a suscité aucun débat. Personne n’a tenté de le démonter non plus…

Envisagez-vous de vous constituer en Collectif ?

Face à la demande d’autres enseignants exposés aux mêmes difficultés, cette perspective est envisageable, au-delà des appartenances syndicales, politiques ou religieuses. Nous pourrions écrire d’autres ouvrages, monter un groupe de pression pour défendre la laïcité, lutter contre le sexisme et le racisme. Dans un prochain livre, nous pourrions par exemple envisager des pistes pour freiner l’escalade de la haine.

La dénonciation est parfois très virulente. Cela ne risque-t-il pas de fragiliser la thèse que vous défendez, celle d’une offensive islamiste en milieu scolaire en toute impunité ?

C’est vrai qu’il y a un effet d’accumulation. Mais on nomme les choses : il s’agit de zones géographiques précises, d’un profil d’élèves défini, en l’occurrence d’une minorité de maghrébins qui tient en otage l’intégration des musulmans en favorisant le communautarisme. Notre parti pris, ça a été de taper un grand coup, de dénoncer cette minorité qui empêche tout le monde de travailler, d’où un ton vindicatif, dans certains passages du livre. Ce qui compte, c’est d’ouvrir des pistes de réflexion, car il y a un vrai malaise.

Vous dénoncez également un climat de démission des autorités et un laxisme qui l’ont emporté sur la mission d’éducation…

Aujourd’hui, quand on est victime d’une agression dans le cadre scolaire, c’est chacun pour soi. Tout le monde s’efforce d’étouffer ou de minimiser des incidents devenus routiniers, laissant les enseignants seuls avec cette question taboue. La hiérarchie est démissionnaire afin de préserver un semblant de paix sociale dans les établissements sensibles, ce qui ne facilite pas la tâche aux enseignants. Il est intolérable qu’une personne ayant autorité, en l’occurrence un chef d’établissement, ne remplisse pas son rôle, n’assume pas ses responsabilités lorsqu’il s’agit de sanctionner.

Face aux dérives possibles, quelles règles avez-vous instaurées avec vos élèves ?

Dans mon collège, il y a plus de 60 % d’élèves musulmans, dont 20 % de “revendicatifs”. Les 40 % restant, je les valorise au maximum. Ils ont d’autant plus de mérite qu’ils résistent aux pressions des « revendicatifs » telles que la culture de l’échec ou la pression sexiste, pour les filles. Auprès de mes quatrièmes et de mes troisièmes, j’ai une réputation de “dure”, d’exigeante. Je ne travaille pas dans une logique de négociation. Je ne construis pas sur la base de l’affectif, mais sur l’intellect. Je fais en sorte d’instaurer un climat dans lequel on peut travailler. Je veux défendre les valeurs de la République dans l’enseignement public. Je ne veux pas devenir une idéologue républicaine, mais aider les élèves à penser par eux mêmes. Si je devais céder sur la laïcité, je devrais céder sur tout le reste et là, je m’en irais.

                                                                             Fanny Rey

* Mission académique à la formation des personnels de l’Education nationale

En savoir plus

Les territoires perdus de la République, ouvrage collectif, Mille et une nuits, 2002
Regorgeant de témoignages d’enseignants du secondaire, cet ouvrage dénonce l’enracinement de l’antisémitisme en milieu scolaire. De la difficulté à faire cours sur la Shoah à la pression sexiste, en passant par les propos francophobes, l’ostracisme, les insultes, les menaces voire les violences physiques, il dépeint par touches une nouvelle culture de la haine à l’encontre de professeurs et d’autres élèves, sur fond de sentiment d’impunité. Un phénomène particulièrement vivace dans les banlieues des grandes villes, chez certains élèves issus de l’immigration maghrébine qui se revendiquent comme musulmans.

Forum : Réagissez !
Face aux dérives racistes, antisémites ou sexistes, pensez-vous qu’il faut privilégier la discussion ou, comme le revendique Barbara Lefebvre, se battre pour l’impunité zéro ?
www.vousnousils.fr

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